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Accueil du site > N°03 > CREVARD — BAISE-SOLLERS
T H I E R R Y - T H É O L I E R

CREVARD — BAISE-SOLLERS

Action e-writing

Alors je pars en balade. Non pas au bout du monde (le monde est sans queue ni tête), mais d’un quartier à l’autre.
Paris à la marche, Paris par les pieds, Paris sous les semelles. (…)

Henri Calet — Le tout sur le tout

A propos de la parution de l’ouvrage de Thierry Théolier aux éditions Caméras Animales

Trop de monde au long des années a craché sur Sollers, à commencer par les situationnistes, pour que ce vieux leader défait de son avant-garde styliste et polémiste, devenu traditionnellement éditeur ne soit pas, au bout du compte, loin d’un tas de fumier menaçant les voitures qui quittent malencontreusement la route, l’incontournable borne kilométrique rassurante, augurant de la proche étape, dans l’épreuve du labyrinthe infligée aux écrivains débutants qui s’engagent dans l’écriture critique expérimentale. Ceux qui battent du cœur au point qu’on se fiche qu’ils puent des pieds (sixties en référence). Par là je veux dire : même s’il ne font pas partie de la Hype douchée ou rincée par les crevards.

Voici Crevard, un baiseur.

[Je n’ai jamais compris au nom de quoi il en fut d’assez purs pour protester de la présence de Sollers à la porte de la prison contre l’arrestation de Cesare Battisti].

Camarade baiseur com-battant au pavé taillé — ce n’est pas con-battre mais a-battre avec, contrairement aux apparences : hacher menu le mot et la phrase — écraser les toasts avec ses mâchoires et liquider le champagne des buffets aux événements d’art et de culture. Dire à son voisin le substantifique fiel — réactualiser la nouvelle, le souvenir ironique qui prépare la prochaine rencontre comme une perle, et pour les enfiler il fait un bouquin. Typo-graphiquement, photo-soniquement, mettre bas son vocabulaire — hacker la langue Thierry Théolier : faire-écrire/ vivre critique, dans l’œil vide du cyclone.

Entendre les journées vaines passer au tapage nocturne des secondes.

Ce n’est pas lalangue de Pierre Guyotat, c’est sal-angue de thth, égale à son vocabulaire immédiat quand il har-angue pour être entendu malgré les fenêtres fermées, si tu n’as pas une grande voix alors il faut travailler davantage l’énergie des mots, bullshit qui tire plus vite que son nombre, faire saigner le verbe, saigner de signer et la chose s’appelle Crevard [baise-sollers]. Au moins Crevard, le bouquin sans diffuseur ni distributeur, ne dédaigne-t’il pas Sollers, il le baise, avec la dégaine d’une caméra animale (celle de l’éditeur qui en tient apparemment plusieurs grâce à l’S). Chaque phrase dégaine un plateau tournant, chaque chapitre dégaine un reportage socio-technique, chaque mot dégaine un cliché photo-numérique. Pas le temps de crier gare au feu : Feu !/ Feu !/ Feu !

ALIETTE GUIBERT
Autoportrait {JPEG}
Autoportrait

Essayiste, networkeuse, créatrice de revues papiers et de sites dont le fameux CRITICAL SECRET

Mais t’es pas mort. C’est juste ce qui encombre ta vie malgré toi, qui te colle aux adidas dès que tu bouges un pied sur les trottoirs sans mégot où seules les merdres de chien (bonjour, Demain les chiens), alors que le bruit alentour qui en résulte ne raison-ne même pas comme une trace de civilité quand elle parle mou, sur la pointe des pieds pour ne pas salir leurs Timberlands, et qui explose à raison de plusieurs détails par page. Ce tendant à montrer le tout explosif par lui-même. Ainsi tu vis. Ce n’est pas morbide d’y trouver de la force vitale, jubilatoire même. Cela s’appelle même l’espoir — du lendemain.

Crevard : rien à voir avec le fêtard mélancolique de La Fanfarlo. Ce n’est pas la « peau de chagrin » de sa vie qu’il découvre mais l’entropie de son ouvrage dans la fête.

Mais encore, baise-sollers rime-t’il avec best-seller. Je laisse au lecteur l’interprétation évidemment critique, éventuellement dépressive, impulsive, agressive, quand ce qui m’y intéresse n’est autre que la clé transgressive, les métaphores en ellipse dans l’instantané, en quoi le livre à l’avenant va bondissant dans les quarantièmes rugissants, cette zone des quarante degrés de latitude sud, où le vent soufflant en tempête peut donner à entendre le fond de cristal hurlant des voix fantomatiques du monde en déshumanisation. A force de se faire prendre pour la nature, la ville en queue a fini par dissoudre sa référence dans le vent, puis elle a plongé dans les gouffres hurlants des liquidités non partagées. Et donc prends-en ce que tu peux avant qu’elles ne sombrent.

Ce n’est pas en place de pied-de-nez si Gavroche montrait son cul (quoique, mieux vaut se garder d’exhiber sa plus étrange extrémité, c’est alors la couverture de Crevard — agite tes cheveux et fais-en ton masque). Serait-ce un hommage, un signe qui donne la mesure du texte annonçant baise-sollers ? Gavroche déjà tirait le mot de l’autre, la gueule par terre pensant à Voltaire, le nez dans le ruisseau pensant à Rousseau : toute la différence entre la Hype et les casseurs de Hype, c’est que les derniers cassent aussi la philo. Était-ce vraiment/ est-ce vraiment la langue de Hugo ?

Pour l’acteur(e) interactif qui autrefois a pu ressentir la réplique stressante de l’interactivisme e-pistolet-aire des nombreux avatars e-planétaires de Thierry Théolier, le mondiophone — à ne pas s’y perdre puisqu’il est clairement lui et nous voyons que cela tienne encore à la localisation du texte — c’est le pointeur de la contraction/ contradiction (lire contracFion/ contradicFion), le populo non populiste qui crie au secours, j’rêve pas, c’est aussi moche que ça, la hypo-culture de fr, et d’ailleurs t’as ka lire la fête socio-poétique que j’en fais, ma parole et hop v’la l’concept.

Leader de listes et chroniqueur de blogs qui a pris la communauté au sens vivant, la coupe aux lèvres des mots flamingos rendus finalement laconiques, c’est l’activiste erre-miste scrypto-mondain en groupe et en ville qui l’écrit ailleurs, dans la langue critique qu’il invente en ermite quand il rentre dans son studio — comme un vétéran. Une langue au chat après le rock n’roll l’art et la philosophie, contre les riches imbéciles cadres sups ou nomenklatura, pas contre les pauvres andouilles dans mon genre — dirait l’autre — pour ne pas dire dans le tien. P… d’autonomie machinale.

C’est plus fort que toi.

La langue verte, le verlan, le rappy et les e-brèv-iations, tout ça c’est derrière lui, de la merdre en petits pois ou de l’e-pisse-témologie. Lui il invente autre chose, ça fonce, fulgurant du dedans, et c’est pour ça qu’on s’y retrouve — toujours une bombe. Chaque altération graphique ou typographique, ce n’est pas pour niquer le lecteur avec le langage initié des abréviationnistes du www, ni celui des halls vernissés, cela ne fait pas bande comme le sont paradoxalement les casseurs de Hype qu’il rassemble, d’autant plus qu’ils bandent (aussi les filles ne s’en battent pas les couilles comme elles n’en ont pas) — mais au contraire s’arrache du jargon communautaire pour inventer son verbe public au-delà, et qu’on peut toujours prendre pour de la com, parce que le succès commence toujours par un malentendu.

Et mission accomplie.

Chaque sentence vue se lit muette avec les oreilles, plante à la fois l’idée et son interprétation polysémique — trans-phonétique. Y a pas distance, c’est l’immergence critique de l’objet/ non objet (l’humain). Y a pas jugement, c’est bien pire, la clochette du signe et du nombre frenglish fait tinter l’environnement social de ses nouvelles racines numériques, emprunte au dedans de l’air qui flotte au dehors, c’est maintenant. Tous on s’y reconnaît, des fois tu rigoles, des fois ça t’agace, ce mécanisme musical à décrypter la société à travers le déplacement techno-typo dans le mot c’est du boulot ; la galère de la culture et de l’art quand les rapports sociaux sont brisés dans la globalisation, quand la néo-libéralisation rompt le fil politique, c’est encore la galère de la post-philosophie qui empoisonne ce qu’elle réifie au lieu d’inventer aut’chose ou de se taire. Ce monde aux termes déformés, dilatés, n’est pas le nôtre/ c’est le nôtre : il ne faut pas le prendre au sérieux, il faut le scratcher, le biffer, le rayer, ce n’est qu’un tigre convertible en papier — il en fait un tigre en papier : la nullité de la Hype vaut pour tout le monde.

Le papier décoré de rayures viré en motifs tachés rebondit, furieux papillon de vie. Ce n’est pas lui mais sa touche qui écrit le chaos et le chaos qui l’écrit. Panthère des neiges revient de disparition : qui le croirait écrivain ? C’est pourtant une fiction vraie à quatre dimensions : réelle, symbolique, imaginaire — sociale. Thth, et s’il avait une gueule de graffiti (pas d’e-con-home) en place d’atmosphère ? Alors ce n’est pas le discours qui philosophe, entre paroles musiques et pamphlet et les moyens requis, substitutions poly-linguistiques installées au cœur de nos maternelles francophonies, c’est le langage du métisse quand après parler au lieu de continuer à boire il participe d’inventer la langue des livres suivants.

Le premier bouquin de Thierry Théolier ne résume pas ses actes d’écrivain à un seul livre, même s’il n’y en a pas eu d’autres jusque là. C’est un chroniqueur du Web mais ça ne donne pas un livre de chroniqueur ni de journaliste, parce que l’information qu’il apporte n’est rien d’autre que — ce qui est beaucoup — non le miroir, l’intensité virtuelle destructrice de la communication numérique elle-même, appliquée in vivo aux situations urbaines post-culturo-spectaculaires. Donc, la fiction vraie du mode de vie déplacé par le blog, la liste, puis le livre en feed-back, après avoir l’avoir matériellement, activement, stigmatisé en ville. Il pose un statut vide des protocoles sociaux égaux aux typographies, les confrontant à des épisodes traditionnels (réflexions, faits et récits), de sorte qu’on ne navigue pas dans un univers codé, mais dont les codes s’installent et se décodent d’eux-mêmes à vue dans leur environnement composé.

C’est donc un livre de défi : que cette écriture entre journaliers et essai soit publiable, non pour dire que ce soit possible — on aurait alors vu pire du point de vue des conventions — mais qu’il s’agisse d’une langue littéraire baise-sollers, dans tous les sens du mot et au fond sans l’atteindre lui-même, puisque ne s’agissant pas de Sollers mais de ce qu’il représente. C’est-à-dire le principe de l’édition des Lettres expérimentales françaises dans leur carcan, qui les rend inaccessibles à l’exercice infra-critique à travers lequel elles sont définies, de la production du livre à ses genres comme marchandise. Quand le pamphlet social cyber-cultivé transfigure la matière livresque par l’autobiographie journalière, un pied dans le vide un pied dans la soupière, alors, l’autobiographie s’effectue à la fois en mode de vie et en rituel critique du temps réel, et percute radicalement l’environnement de ses modèles — pourvu qu’elle se fasse connaître. Ce qui fait déferler, de l’atopie d’Internet qui se sait, aux hétérotopies urbaines qui s’ignorent, l’évidence de la dérision hiérarchique des sociétés matérialistes déprimées par la perte de l’utopie, qui se déroule comme une panto-mine de l’éternnelle nouveauté en place de théâtre des cruautés — pourvu qu’on le lui fasse savoir sur son propre territoire : d’où l’impact recherché des supports traditionnels transfigurables par l’émergence. Crevard s’y attaque.

De l’hygiène du livre par le World Wide Web dans l‘univers ruiné de la culture

Vrai mais incroyable, qu’aucun des carnets journaliers d’auteurs correspondant par leur vitalité à la vitalité des chroniques sur Internet, publiés par des éditeurs traditionnels aujourd’hui, en France, ne présente, excepté quelques singularités stylistiques liées aux spécialités des protagonistes narrateurs, de changement notoire avec le « genre littéraire » qui lui est attribué depuis bientôt deux siècles. Comment un genre aussi circonstanciel de son temps et singularisé qu’un journal intime, dans ce qu’il prétend délivrer, est-il à ce point stéréotypé comme structure, comme s’il s’agissait d’un phénotype de la carte génétique littéraire, imperméable à la mobilité de l’environnement, au moment même où le modèle génétique lui-même en vient à s’estomper à l’horizon stochastique — sauf le mauvais usage généralisé par les polices ?

Comment se fait-il que loin de l’inspiration des auteurs actuels, la marchandise littéraire d’un pays qui se targue d’avoir inventé l’essai et d’avoir contribué à la publication des chefs d’œuvres modernes les plus incompris en leur temps (par exemple Ulysse soutenu par les émigrées de la liberté), se résume de nos jours au modèle imposé par la chaîne de l’édiFion, depuis la producFion jusqu’à la distribuFion, des offices des libraires, des aides en amont, et des récompenses qui procurent le bandeau justificatif des vitrines en aval ? Sans pour autant produire les best-sellers internationaux au titre desquels la marchandise littéraire francophone du papier est modélisée par cette voie ? Alors que citations et petit ramdam dans les émissions télévisuelles suffisent à faire un best-seller national de n’importe quelle petite saloperie — et au mieux d’inhabituelles petites cochonneries : pourquoi pas de plus notoires différences par exemple d’autres genres de saloperies ?

Disons qu’il en soit quelque uns pour passer au travers des mailles du filet, rarement — sans exception pas de confirmation des règles. Mais les auteurs émergents en sont généralement à remercier leurs éditeurs héroïques en fonds propres, des amateurs d’objets littéraires refusés par les diffuseurs et par les distributeurs. Parce qu’à voir le nombre de « produits » sans impact envahisseurs des rayons dans les librairies, il est aisé de comprendre que nulle concurrence commerciale ne soit admise… la place est rare, le vide est plein comme un œuf.

Pourquoi l’innovation littéraire/ littéraire ne se communique t’elle pas comme marché du livre possible ? Parce que les journalistes et les historiens qui remplissent aujourd’hui ces tables ne sauraient pas s’y présenter en écrivains ou poètes créatifs capables de rester dans la compétition critique du livre ? Parce que le marché du livre est devenu leur lobby qui ne supporte pas de concurrence ?

Car les contenus sont infiniment interchangeables. Pas les formes de l’essai, toujours singulièrement organiques de ce qu’elles cherchent à exprimer.

Voilà où se situe encore le crevard baise-seller de Thierry Théolier, aujourd’hui visionnaire à deux titres : une fois du renouveau annoncé des auteurs ou l’édition crèvera du manque de crevards, et deux fois du renouveau des genres et de l’écriture par les actes de publication des éditeurs amateurs, parce que de toutes façons, ça se passera comme ça — si on veut. Comme nous, on sait tenir en amont avec deux balles, s’il faut en dépenser trois, et aussi bosser sans attendre de subvention pour y parvenir. Chat plusieurs fois échaudé finit par ne plus craindre l’eau froide.

Et peut-être bien que le cycle finira par s’inverser parce que, paradoxalement, la liberté critique est l’objet de valeur sublime, le plus recherché, des sociétés qui la font disparaître.

À Paris, le 20 mars 2006
Aliette Guibert

 

ALIETTE GUIBERT

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