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W E S T S I D E S T O R Y

LE CINÉMA DES BANLIEUES

Dans un texte de 1969, Henri Langlois exprime une ambition qui n’a plus cours nulle part : ni dans les états-majors de l’industrie du cinéma, ni dans les ministères, ni chez les réalisateurs, ni chez les professionnels de la critique.
C’est bien dommage.
Voici un homme qui savait invoquer "le peuple" sans donner la nausée.
"Il fut un temps où le cinéma sortait des arbres, jaillissait de la mer, où l’homme à la caméra magique s’arrêtait sur les places, entrait dans les cafés où tous les écrans ouvraient une fenêtre sur l’infini."

Un homme qui, à propos des rapports entre l’art cinématographique, la ville et la vie avait des visions, restées fécondes.
Bref, rétrospectivement, quelques semaines après les soubresauts des banlieues, il est légitime de se demander ce que donneraient, aujourd’hui, de telles visions cinématographiques, dans ces contextes, que les spécialistes ne savent traiter qu’à coups de mesures sociales annoncées, par eux-mêmes, comme inefficaces par avance. Car, même si cela a été peu dit et peu commenté, aux "émeutes", aux "racailles", aux "asociaux", aux policiers, aux travailleurs sociaux, aux élus, aux médias, tous désignés comme protagonistes par défaut, manque surtout UN RECIT, un récit CINEMATOGRAPHIQUE.

"Et c’est ce même désordre, ce même climat, ce même génie forain, cette fête de quat’sous et d’instinct populaire, qui avait fait naître Chaplin et ce cinéma du silence qui fut notre premier langage universel."

Les jeunes (des banlieues comme du centre ville) ont deux cultures principales : celles des marques (de chaussures, de vêtements, de labels discographiques) et celle des médias (TV, jeux vidéo, SMS). L’adhésion massive à ces marques et à ces pratiques n’obère pas, loin s’en faut, les possibilités qu’ils ont de produire et de diffuser leurs propres modèles, reconnus mais pas forcément entendus : depuis des années les textes des rappeurs, beaucoup mieux que toutes les études sociologiques et tous les rapports de travailleurs sociaux, annoncent ce qui se passe aujourd’hui dans les rues et dans les trains.

"Le reste, l’Art et l’Essai, l’Underground, le cinéma de chevalet, ne sont que l’alibi derrière lequel se retranchent ceux qui n’y croyaient pas quand c’est arrivé, qui s’élevaient contre cet d’art d’ilote et qui ont changé de slogan depuis, pour mieux l’étouffer."

Il ne serait pas très difficile de mettre en oeuvre des structures de production cinématographiques légères, autonomes et décentralisées, permettant à des communautés de jeunes, accompagnées par des artistes, des réalisateurs et des professionnels de renom, de mettre des images, des sons, des rythmes sur leurs imaginaires. Pas très difficile non plus d’organiser, en grand, en très grand, à la dimension du Stade de France, des confrontations entre ces productions, ni de mettre en oeuvre des circuits de distribution comme il en existe déjà pour la musique.

"On n’éduque pas le peuple. On ne va pas au peuple. Cette conception de magister est à l’opposé de tout art. Toute théogonie se meurt quand elle prétend aller au peuple, une théogonie n’existe que parce qu’elle vient du peuple."
"L’oeuvre ne trouve sa vie véritable que si elle provoque et baigne dans le climat, dans le dialogue, la participation qui fait soudain vivre et mourir chacun des spectateurs."

Ces structures de production cinématographiques permettraient à chacun de faire l’expérience de soi comme créateur et producteur et de découvrir comment, par une pratique engagée et radicale, il devient possible de débusquer de l’inédit, de l’inouï, derrière le moindre geste, au détour du moindre regard, aux rives du moindre paysage, dans la respiration de chaque espace. Et par là, en participant à cette réflexion / méditation sur l’acte qui consiste à filmer quelqu’un ou quelque chose, à le représenter et à transmettre sa vision aux autres, de tendre à l’universel.

En exprimant son vécu et son rapport aux autres grâce à la distance symbolique apportée par la fiction cinématographique, (apprentissage du réel / fiction), en visionnant les œuvres des cinéastes, en les commentant et en les critiquant, (apprentissage de l’appropriation critique d’œuvres artistiques), en créant et produisant soi-même sous le regard des autres (apprentissage du rapport entre l’individuel et le collectif), seraient réunies les conditions, non d’une nouvelle école du cinéma, mais d’une nouvelle école de la vie par le cinéma.

"Il est temps de rappeler le cinéma à la vie, il est temps que le cinéma se retrouve dans la rue et sur la place publique, qu’il échappe aux mauvaises fées qui l’ont habillé de noir et d’ennui."
"De la collaboration des projections et de l’espace, du cinéma et de l’architecture, de cette communion du passé et du présent, et de cette confrontation de ce qui fut et de ce qui est, de cette rencontre des monuments historiques, du théâtre, du cinéma et du public, va naître un dialogue et c’est de ce dialogue que doit sortir une dimension nouvelle, qui ramène l’art à la vie."

Une telle leçon de cinéma, donnée par les "racailles" des banlieues, pourrait apporter au "peuple" et au cinéma bien plus qu’un supplément d’âme : un renouveau de la pensée et du désir de vivre ensemble.

  • Tous les encadrés sont des extraits du texte de Henri Langlois, publié par les Lettres françaises n° 1292, le 16 juillet 1969 et cité dans "Henri Langlois, trois cents ans de cinéma", textes réunis et présentés par Jean Narboni, éditions Cahiers du Cinéma, Cinémathèque Française, Fondation Européenne des Métiers de l’Image et du Son, septembre 1986.
  • Source de la photographie de Henri Langlois
  • Film sur Henri Langlois