Un homme qui, à propos des rapports entre l’art cinématographique, la ville et la vie avait des visions, restées fécondes.
Bref, rétrospectivement, quelques semaines après les soubresauts des banlieues, il est légitime de se demander ce que donneraient, aujourd’hui, de telles visions cinématographiques, dans ces contextes, que les spécialistes ne savent traiter qu’à coups de mesures sociales annoncées, par eux-mêmes, comme inefficaces par avance.
Car, même si cela a été peu dit et peu commenté, aux "émeutes", aux "racailles", aux "asociaux", aux policiers, aux travailleurs sociaux, aux élus, aux médias, tous désignés comme protagonistes par défaut, manque surtout UN RECIT, un récit CINEMATOGRAPHIQUE.
Les jeunes (des banlieues comme du centre ville) ont deux cultures principales : celles des marques (de chaussures, de vêtements, de labels discographiques) et celle des médias (TV, jeux vidéo, SMS). L’adhésion massive à ces marques et à ces pratiques n’obère pas, loin s’en faut, les possibilités qu’ils ont de produire et de diffuser leurs propres modèles, reconnus mais pas forcément entendus : depuis des années les textes des rappeurs, beaucoup mieux que toutes les études sociologiques et tous les rapports de travailleurs sociaux, annoncent ce qui se passe aujourd’hui dans les rues et dans les trains.
Il ne serait pas très difficile de mettre en oeuvre des structures de production cinématographiques légères, autonomes et décentralisées, permettant à des communautés de jeunes, accompagnées par des artistes, des réalisateurs et des professionnels de renom, de mettre des images, des sons, des rythmes sur leurs imaginaires. Pas très difficile non plus d’organiser, en grand, en très grand, à la dimension du Stade de France, des confrontations entre ces productions, ni de mettre en oeuvre des circuits de distribution comme il en existe déjà pour la musique.
"L’oeuvre ne trouve sa vie véritable que si elle provoque et baigne dans le climat, dans le dialogue, la participation qui fait soudain vivre et mourir chacun des spectateurs."
Ces structures de production cinématographiques permettraient à chacun de faire l’expérience de soi comme créateur et producteur et de découvrir comment, par une pratique engagée et radicale, il devient possible de débusquer de l’inédit, de l’inouï, derrière le moindre geste, au détour du moindre regard, aux rives du moindre paysage, dans la respiration de chaque espace. Et par là, en participant à cette réflexion / méditation sur l’acte qui consiste à filmer quelqu’un ou quelque chose, à le représenter et à transmettre sa vision aux autres, de tendre à l’universel.
En exprimant son vécu et son rapport aux autres grâce à la distance symbolique apportée par la fiction cinématographique, (apprentissage du réel / fiction), en visionnant les œuvres des cinéastes, en les commentant et en les critiquant, (apprentissage de l’appropriation critique d’œuvres artistiques), en créant et produisant soi-même sous le regard des autres (apprentissage du rapport entre l’individuel et le collectif), seraient réunies les conditions, non d’une nouvelle école du cinéma, mais d’une nouvelle école de la vie par le cinéma.
"De la collaboration des projections et de l’espace, du cinéma et de l’architecture, de cette communion du passé et du présent, et de cette confrontation de ce qui fut et de ce qui est, de cette rencontre des monuments historiques, du théâtre, du cinéma et du public, va naître un dialogue et c’est de ce dialogue que doit sortir une dimension nouvelle, qui ramène l’art à la vie."
Une telle leçon de cinéma, donnée par les "racailles" des banlieues, pourrait apporter au "peuple" et au cinéma bien plus qu’un supplément d’âme : un renouveau de la pensée et du désir de vivre ensemble.


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