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J A N E - F O L T Z

FORÊT PRIMAIRE

UNE PRIMATOLOGUE CHEZ LES LÉMURIENS DE MADAGASCAR

La station forestière Ialatsara est située à Madagascar, à 50 km de Fianarantsoa. Elle est constituée d’une forêt de reboisement de 1500 hectares et d’une forêt naturelle de 1000 hectares, divisée en 6 parcelles qui ne communiquent plus entre elles. Certaines de ces parcelles contiennent un ou plusieurs groupes de Propithèques de Milne Edwards (Propithecus Edwardsi). A priori, il n’y a pas d’échange entre les animaux des différentes parcelles et donc une dérive génétique au sein de cette population est à redouter. Ce projet de conservation a pour but d’évaluer la santé génétique de cette population et les stratégies développées par ces animaux pour la survie en milieu clos. Ceci afin de proposer un programme de gestion basé sur des délocalisations de groupes ou d’individus d’une parcelle à une autre, pour favoriser le brassage génétique au sein de cette population. Parallèlement à cette étude, un programme de reforestation sera mis en place pour recréer les communications entre les différentes parcelles. Ceci pour d’une part augmenter les ressources alimentaires et d’autre part faciliter les échanges entre animaux, sans aucune intervention humaine. Enfin, une utilisation des ressources naturelles plus rationnelle par les populations riveraines sera favorisée. Ainsi la protection ciblée du Propithèque de Milne Edwards permettra de contribuer à la conservation de l’ensemble du site, et à plus long terme au développement de la région concernée.
Jane Foltz réalise sa thèse d’éthologie au sein de ce projet. Elle est chargée d’évaluer la santé génétique de la population ainsi que les stratégies adaptatives pour la survie en milieu clos.
La première année de sa thèse aura été consacrée à la capture de tous les Propithèques de la station en vue de réaliser des prélèvements pour les analyses génétiques et d’équiper les animaux pour les observations comportementales.
Elle travaille avec ses 4 guides malgaches : Marcel, Jean-Richard, Joseph et Guy.

Je suis arrivée la première au lieu de rendez-vous pour la pause de midi. C’est une petite cabane qui fait face à la parcelle où nous cherchons les lémuriens. J’ai vu mes 4 guides sortir de cette forêt, petits points minuscules perdus dans l’immensité verte. C’est à partir de ce jour là que j’ai réellement pris conscience de la difficulté de la tâche que nous avons à réaliser : capturer les 44 Propithèques de la station forestière de Ialatsara.

A mon arrivée, j’ai un peu l’impression d’une imposture, l’impression de n’être pas à ma place, même si je fais enfin ce dont j’avais toujours rêvé. Je suis dans la position de celle qui doit trouver des solutions et répondre aux questions, moi qui en ai tellement.

Nous commençons à sillonner la forêt à la recherche de nos lémuriens, en ne comptant que sur la chance, puisque nous n’avons aucune réelle connaissance les concernant.

La vision romantique que j’avais de l’éthologie est malmenée par le soleil de plomb, les trombes d’eau, les orages de grêle, les nuages de moustiques, les heures et même les jours de marche sans voir un seul lémurien. Parce que oui, il y en a eu des moments difficiles, ces moments où tout semble inaccessible. La difficulté de ce travail, je m’en rends compte maintenant, est due à tous ces paramètres que nous ne contrôlons pas et à l’ingratitude que nous ressentons quand, même en agissant le mieux possible, les résultats ne sont pas là…

Avec le recul, je sais que les quelques fois où j’y ai pensé sérieusement, ce sont mes guides qui m’ont empêché d’abandonner. Leur volonté et leur courage m’interdisaient de désespérer.

Peu à peu, nous apprenons à « penser lémurien ». Nous savons que le matin ils sont souvent sur les hauteurs au soleil, et qu’ils redescendent vers plus de fraîcheur dans la journée. Nous connaissons les coins qu’ils préfèrent et qui dépendent des ressources alimentaires.

Quand enfin nous trouvons un groupe, leur réaction première est la fuite. Comme pour tout animal inconnu, ils nous considèrent comme des prédateurs. Nous comprenons qu’avant de pouvoir les capturer, nous devons habituer les Propithèques à notre présence. Lors de nos premiers contacts, nous tentons de les suivre le plus longtemps possible. Mais il leur est très facile de nous semer, eux dans les arbres et nous au sol sur un terrain plus qu’accidenté. Ce n’est qu’après plusieurs jours de ces contacts furtifs qu’ils deviennent indifférents à notre présence et nous laissent approcher de plus en plus.

Lors de nos premières captures, nous nous rendons vite compte que si nous ne parvenons pas à capturer tous les individus d’un groupe le même jour, le travail d’habituation est entièrement à refaire…

Dans les premiers temps aussi novices les uns que les autres dans la capture des lémuriens, nous sommes passés, munis de nos sarbacanes, de la cible en carton à notre premier vrai lémurien et de tous nos tirs manqués au dernier lémurien capturé.

Au-delà de leur habileté croissante dans le maniement de la sarbacane, mes guides font preuve de beaucoup d’ingéniosité sans laquelle nous serions, je pense, encore à la recherche de deux ou trois irréductibles. Après plusieurs jours de marche sans voir la queue d’un lémurien, ils ont l’idée, avec une petite flûte en roseau, d’imiter le cri qu’émet un Propithèque lorsqu’il a perdu son groupe. Un peu perplexe au départ, je suis vite convaincue lorsque nous les entendons qui nous répondent, nous permettant de les localiser très facilement.

Voici déjà plusieurs jours qu’un des individus reste impossible à capturer… à notre vue, il se perche au sommet d’un arbre et attend. Mes guides ont l’idée d’imiter le cri d’un rapace prédateur. Et voici que le Propithèque, les yeux rivés au ciel pour guetter le danger, descend de son arbre pensant se protéger… ces 5 secondes d’inattention sont suffisantes pour l’atteindre d’une fléchette anesthésiante, il tombe.

Dans un tel contexte, le moindre résultat devient pour nous une grande victoire. Et l’euphorie communicative que nous ressentons alors reste difficile à décrire… vue de l’extérieur, elle doit sûrement paraître excessive ! Mais il y a des choses que l’on ne peut pas raconter et qu’il faut vivre pour espérer les ressentir.

En repensant à nos débuts laborieux, je n’aurais jamais cru qu’un beau matin de juin les 44 Propithèques de la station forestière de Ialatsara auraient été capturés.

Mais surtout, je n’aurais jamais imaginé pouvoir vivre avec mes guides une telle relation d’amitié. C’est grâce à cette expérience de vie et à notre objectif commun que nous nous sommes apprivoisés et que nous avons appris à nous connaître. Je sais maintenant qu’il peut exister de belles rencontres entre des gens que tout oppose.

 

JANE FOLTZ

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