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NK 1314 / N°4 / LES VACHES À LAIT NE VONT PAS AU THÉÂTRE

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nk 1314
journal triste, gratuit & aléatoire
paraissant de temps à autre
et en vente nulle part
N°4, avril, mai, juin 95
nk1314, qui se fait peu à peu une place au soleil noir des questions veuves, est allé rencontrer une famille habitant les quartiers Nord.

Une famille quelconque des quartiers Nord (moyenne, ici ne veut rien dire), choisie au hasard. Tous les faits rapportés sont exacts, toutes les déclarations sont exactement citées. Adieu.

06h15 M. et Mme. H se lèvent.

M. H fait sa toilette.

Mme. H porte une robe de chambre en laine bleue.

Mme. H prépare le repas de M. H “pour son travail”

un beefsteak et des pattes

une salade d’endives.

Au travail, M. H dispose d’un réchaud électrique pour « faire chauffer son manger ».

06h20 Mme. H réveille le premier fils de M. et Mme. H.

Le premier fils de M. et Mme. H s’habille

un jogging noir et rouge

des Nike noires.

06h25 M. H s’habille

un tricot de peau en coton beige

une chemise à carreaux en coton gratté

un jean délavé façon soviétique

une paire de chaussettes nylon vertes

des baskets basses marrons à lacets beiges.

Le fils de M. et Mme. H trempe une demie baguette de pain coupée en deux dans le sens de la longueur et beurrée du côté du beurre dans un café au lait sucré de cinq morceaux de sucre blanc.

06h30 M. H sort le chien.

Il exhorte le chien à faire caca-vite quelque part autour de l’immeuble rond.

M. H est tourneur.

06h40 Mme. H met le beefsteak, les pattes et les endives dans un tuperware.

Mme. H met le tuperware dans un sac plastique Carrefour.

M. H remonte le chien.

Le chien s’appelle Bingo.

06h50 M. H part au travail. C’est son fils qui l’emmène dans sa voiture.

M. H est tendu. Il ne doit pas être en retard au boulot

au premier retard la prime trimestrielle de 800 Frs est suspendue, jusqu’au trimestre suivant

au deuxième retard la prime est supprimée.

« Tout le monde court, mais personne pratiquement n’arrive à la gagner. Sur une année, nos vies sont tellement difficiles, c’est impossible de ne pas avoir quelques retards. Avec la prime, on vivrait déjà mieux. »

06h55 Mme. H nettoie les ustensiles de cuisine salis par la préparation du repas de M. H.

Mme. H nettoie aussi le bol dans lequel son fils a bu un café au lait très sucré.

07h00 Mme. H branche sa télévision Grundig sur les antennes.

Mme. H boit un café turc.

Mme. H met longtemps à se réveiller.

Mme. H change de canal de télévision à l’aide d’une télécommande.

Elle écoute la télévision à un très fort volume sonore.

07h20 Le second fils de M. et Mme. H se réveille.

Le second fils de M. et Mme. H va faire pipi.

Le second fils de M. et Mme. H a faim.

Le second fils de M. et Mme. H est atteint de mongolisme.

07h30 Le second fils de M. et Mme. H fait sa toilette.

Il mange des cornflakes au chocolat trempés dans un bol de lait.

07h40 Le premier fils de M. et Mme. H est de retour.

Mme. H est en France depuis 30 ans. M. et Mme. H habitent cet appartement depuis quatre ans. Mme. H aimerait avoir un jardin avec un cabanon pour les week-end. Mme. H aimerait prendre des cours de dessin. Elle aimerait faire de la peinture. Trois matins par semaine, Mme. H fait le ménage et la toilette de vieux.

Mme. H a l’impression que son second fils a un autre regard sur la mort.

08h00 Le premier fils de M. et Mme. H ne fait rien.

Le second fils de M. et Mme. H ne fait rien.

Mme. H ne fait rien.

08h05 Le premier fils de M. et Mme. H brosse le chien Bingo.

Le dimanche ou le samedi, M. H lave le chien après la promenade.

08h10 Mme. H lave le bol dans lequel son second fils, qui est mongolien, a mangé des corneflakes au chocolat trempés dans du lait, juste avant de ne rien faire.

08h20 Le premier fils de M. et Mme. H emmène son frère jusqu’à l’arrêt du car qui le conduira à son école spécialisée.

08h25 Mme. H ouvre les fenêtres.

Mme. H fait les lits.

« Ici pour être bien avec les autres, la règle c’est de ne pas parler. Ne rien dire. Voilà ce qu’il faut, il faut se taire. Ou alors parler aux enfants. »

08h30 Le premier fils de M. et Mme. H rentre.

08h35 Mme. H écarte une chaise de la table de la salle à manger.

Mme. H pose deux “tee-shirts de nuit” sur la table de la salle à manger et les plie.

Mme. H repousse la chaise contre la table.

Mme. H va ranger les “tee-shirts de nuit” dans le placard du couloir.

Le premier fils de M. et Mme. H s’assoit devant la télévision.

08h40 Mme. H range la chambre de sa fille.

La fille de M. et Mme. H est enceinte, comme un enfant célèbre l’enfant n’a pas de père. M. et Mme. H ne sont pas croyants. Cette nuit, la fille de M. et Mme. H n’a pas dormi là.

08h45 Mme. H range la chambre que partagent les deux fils.

Le premier fils de M. et Mme. H passe sur le sixième canal de la télévision.

08h50 Balayage

la chambre de la fille

la chambre des deux fils

le couloir.

09H00 Poussière au chiffon et à la bombe

le dessus des placards

les têtes de lits

les tables de nuit.

Mme. H aimerait avoir une petite maison, mais la cité se dégrade et Mme. H ne peut pas espérer vendre son appartement au prix où elle l’a acheté il y a quatre ans.

Le problème, c’est le linge à sécher.

09h10 Le premier fils de M. et Mme. H s’est allongé sur la banquette.

Il s’endort un peu devant des informations télévisuelles sur la guerre civile en Algérie.

09h15 Mme. H sort sur le balcon.

Mme. H rentre avec un peu de linge sec.

Mme. H ouvre la porte des toilettes et allume la lumière.

Elle sort un seau vert des toilettes.

Mme. H éteint la lumière des toilettes.

Mme. H laisse ouverte la porte des toilettes.

Mme. H

emmène le seau vert dans la cuisine

verse du nettoyant liquide Monsieur Propre dans le seau vert

remplit d’eau le seau vert

prend le balai et la serpillière dans les toilettes.

Mme. H nettoie les sols

la chambre de la fille enceinte qui n’a pas dormi là

la chambre du second fils mongolien qui est dans une école spécialisée et du premier fils qui dort devant un clip de Stéphane Eischer.

Le premier fils de M. et Mme. H est récemment allé un peu en prison.

09h20 Le premier fils de M. et Mme. H qui est récemment allé un peu en prison ouvre un œil et regarde une émission de télévision qui présente des casseroles de 24 cm de diamètre et des paniers à vapeur à 240 Frs. Un ensemble grand chef à 1.990.Frs.

Mme. H arrive avec

son seau vert

son balai

sa serpillière

et le nettoyant liquide Monsieur Propre

dans le hall d’entrée, près des toilettes.

Chemises Oxford L, XL et XXL, en harmonie avec des chaussettes. Quatre chemises et douze paires de chaussettes 375.Frs.

09h25 Mme. H nettoie le sol de la cuisine.

09h30 Mme. H

verse le contenu du seau vert dans l’évier

rince le seau vert

range le seau vert, le balai et la serpillière dans les toilettes sans les éclairer

referme la porte des toilettes.

Elle ferme la fenêtre de la chambre de M. et Mme. H et parle un peu au chien.

09h35 Mme. H ouvre la porte de l’armoire de la chambre. Elle y prend un peignoir de bain et va le poser sur la tablette du téléphone dans l’entrée de l’appartement.

Mme. H, au passage, regarde un moment le programme de vente télévisuelle, ramasse une feuille morte tombée au pied d’une plante.

Cette plante, c’est un bout de racine abandonné sur l’asphalte, à l’issue d’un marché, que Mme. H a ramassé et mis en terre. Maintenant, c’est une plante. Mme. H a la main verte.

Les plantes aiment les mains de Mme. H.

Mme. H ramasse sur un meuble un papier d’emballage vide et va le ranger dans la chambre de la fille qui n’a pas dormi là.

Elle traverse à nouveau le couloir dans l’autre sens avec la feuille morte à la main.

Elle jette la feuille morte dans un sachet Carrefour qui sert de poubelle dans la cuisine.

Elle remplit d’eau une bouteille de Coca-Cola, passe par la chambre de M. et Mme. H et déloge le chien qui s’était installé sur le lit.

Elle va au salon et verse le contenu de la bouteille dans le pot des plantes.

Mme. H regarde son premier fils étendu et somnolant sur la banquette, lui propose avec une voix très douce d’aller chercher à la préfecture certains papiers pour son frère.

Le premier fils de M. et Mme. H ne réagit pas.

09h40 Mme. H pose un peignoir de bain vert sur une de ses épaules et se dirige vers la salle de bain.

09h55 Mme. H sort de la salle de bain dans son peignoir de bain vert et avec sa robe de chambre en laine bleue sur l’épaule.

Mme. H va dans sa chambre et ferme la porte derrière elle.

10h00 Elle ouvre la porte de la chambre, prend un sous-vêtement dans le tiroir de la commode de la salle à manger et retourne dans la chambre.

Mme. H referme la porte de la chambre derrière elle.

10h05 Mme. H ouvre la porte de la chambre et sort de la chambre de M. et Mme. H.

Elle est habillée d’une chemise vert clair et d’un pantalon vert foncé.

Elle se dirige rapidement vers les toilettes, ouvre la porte et, sans allumer, prend le balai et la serpillière.

Mme. H va éponger le sol de la salle de bain.

Mme. H revient vers les toilettes et pose le balai et la serpillière.

Elle referme la porte des toilettes.

Le téléphone se trouve juste à côtés des toilettes, posé sur une tablette de téléphone.

10h10 Juste à côté de la porte des toilettes, Mme. H téléphone à tonton pour une conversation au cours de laquelle elle se souvient que c’est la période du carnaval de Nice.

Au téléphone, elle alterne le français et une langue étrangère.

Le voisin du dessus tire la chasse d’eau de ses toilettes qui se trouvent au-dessus de celles de M. et Mme. H qui se trouvent juste à côté du téléphone.

Mme. H est obligée de crier un peu au téléphone.

Son premier fils pousse le bouton du son sur la télécommande de la télévision.

Mme. H crie davantage au téléphone.

Mme. H prononce le mot médicament.

10h20 Mme. H repose le combiné sur le récepteur du téléphone, posé sur une tablette juste à côté des toilettes.

« C’est l’heure que je commence mon manger. »

Mme. H retourne au salon et réveille encore d’une voix douce son premier fils.

La télévision hurle un vidéo clip de U2.

Mme. H insiste pour que son premier fils aille chercher certains papiers pour son frère à la préfecture.

Elle se demande si ses chaussons ne sont pas sous un fauteuil.

Hier, Mme. H les avait laissés là.

Mme. H soulève un fauteuil.

Mme. H trouve ses chaussons qu’hier elle avait laissés là.

Elle va déposer ses chaussons dans le hall d’entrée.

10h25 Mme. H se rend à la cuisine.

Le premier fils de M. et Mme. H qui est récemment sorti de prison demande à Mme. H de fermer la porte-fenêtre de la cuisine.

Mme. H ferme la porte-fenêtre de la cuisine.

10h30 Mme. H baisse le thermostat du chauffage.

Elle ouvre le hublot frontal de la machine à laver et en sort une nappe au crochet marron.

Mme. H va étaler la nappe au crochet marron encore humide sur la table de la salle à manger.

Ainsi, la nappe au crochet marron « se repasse toute seule ».

10H35 Mme. H zappe un peu avec la télécommande pour que son fils regarde quelque chose d’intéressant plutôt que de dormir comme ça.

« Sur la 3, il y a une bonne série. C’est une histoire de surdoué. »

10h40 Mme. H range un plat dans le buffet de la salle à manger.

Mme. H range quelques verres propres dans le buffet de la salle à manger.

10h45 Mme. H range encore un peu les chaises autour de la table de la salle à manger où la nappe au crochet marron se repasse toute seule.

Elle met du linge sale dans la machine à laver et met la machine à laver en route.

« Le samedi, c’est le gros ménage, avec ma fille. Tous les sols à fond. Le dessus des armoires. »

« Parfois, personne n’est là pour manger à midi, alors je regarde un film américain enregistré. Le matin, tranquille. »

« Le soir, y’a tout le monde et c’est le repas principal, même si c’est pas bien le repas principal le soir. »

M. et Mme. H se couchent tard, 22h30 / 23h00. Après le premier film. Mme. H aime lire. Elle achète des livres au Carrefour du Merlan ou alors lit des gros livres appartenant à la fille de M. et Mme. H. Son premier fils ne lit jamais. « Il est plutôt mécanique. »

« Les courses, c’est le samedi au Carrefour du Merlan. »

Mme. H fait une liste pendant la semaine. Dans la cité, il n’y a pas de commerce. Mme. H congèle tout. Au Carrefour du Merlan, M. et Mme. H vont avec la liste. M. H fait les courses avec la liste et Mme. H attend dans la galerie commerciale. M. H n’achète que ce qui est écrit sur la liste.

Si Mme. H fait les courses elle-même, Mme. H est trop attirée par les promotions et le budget du mois est dépassé.

« Alors que c’est des bêtises : plus on achète et plus on mange. »

Mme. H ne va jamais dans le centre de la ville. « Tous les magasins sont pareils : C&A, les Galeries. C’est les mêmes choses qu’au Centre Urbain. » Mme. H est très déçue par le centre de la ville. « La rue de Rome et la rue St-Ferréol, il ne faut pas regarder : c’est beaucoup tro cher ». Elle ne va jamais au cinéma. C’est vrai que Mme. H est très grosse. Si elle va au cinéma, il y a toujours un ou deux plaisantins pour lui lancer des réflexions.

Alors depuis qu’elle grossit Mme. H s’isole.

Chez M. et Mme. H, Mme. H est bien, « c’est mon intérieur, mais ça ne règle pas le problème de mon extérieur. Et puis la distraction, c’est surtout les factures ». Parfois, elle se dit qu’il « faudrait se bouger ».

10h50 Mme. H commence la cuisine du repas.

Elle coupe une gousse d’ail.

Elle dégraisse de la viande de bœuf.

11h00 Mme. H fait chauffer un faitout.

« À 11h45, sur FR3, il y a la cuisine des mousquetaires. De la cuisine provençale. »

11h05 Mme. H trempe la viande dans une bassine d’eau.

Mme. H sait que cela enlève les vitamines, mais elle lave toujours la viande de Carrefour depuis qu’une fois elle a trouvé un mégot de cigarette dans la viande de Carrefour. Et il n’y a pas longtemps, un morceau de verre dans une baguette de pain.

11h10 La machine à laver s’arrête.

Parfois, il arrive à Mme. H d’aller au restaurant. Mme. H aime bien le Quick.

« Ou alors la cafétéria, quand [elle va] plutôt au Casino. »

Quand elle retourne dans son pays d’origine, « il revient tout de suite des odeurs. Par exemple, la sardine. »

11h15 Le premier fils de M. et Mme. H regarde toujours la télévision.

Mme. H n’a jamais travaillé.

11h20 Mme. H plie un torchon.

À 43 ans, ça lui manque, à Mme. H, de faire quelque chose, mais elle sait que c’est trop tard. Si Mme. H ne s’était pas mariée à 16 ans, elle serait rentrée dans l’administration des postes.

L’autre chose qui manque à Mme. H, c’est le permis de conduire.

11h25 Le premier fils de M. et Mme. H bouge, vient faire un tour dans la cuisine.

11h30 Mme. H sort de la cuisine et va dans la chambre de M. et Mme. H pour changer de chemise. La graisse de viande a sauté du faitout et tâché la chemise vert clair de Mme. H.

11h35 Mme. H ouvre la porte-fenêtre de la cuisine et sort pour toucher le linge.

Le linge n’est pas sec.

Elle rentre dans la cuisine et ferme la porte-fenêtre.

11h40 Mme. H va au cellier chercher une bouteille de vin rouge entamée.

Elle verse le vin dans le faitout.

11h45 Mme. H ouvre la porte du réfrigérateur et sort des branches de laurier.

Elle détache quelques feuilles de laurier qu’elle jette dans la casserole.

Elle remet le laurier au frais et extrait des radis du bac à légumes du réfrigérateur.

Le premier fils de M. et Mme. H demande de l’argent pour aller chercher le pain.

Mme. H souhaite qu’il regarde la boîte aux lettres en passant et descende la poubelle : le sac Carrefour qui est plein.

11h50 Le premier fils de M. et Mme. H est prêt à partir.

Il prend le sac poubelle Carrefour et dit “à tout à l’heure”.

Mme. H se fait beaucoup de souci pour les enfants, avec tout ce chômage. Mme. H aurait aimé que son premier fils « fasse quelque chose ». Il n’a pas voulu continuer l’école. Le fils de M. et Mme. H s’est arrêté en 3ème. Mme. H qui « écrit bien comme tout », et lui « on n’arrive pas à le lire ». Lui-même d’ailleurs ne lit pas.

« Quelqu’un qui ne lit pas ne peut rien savoir. »

« La télé, les fictions, cela abrutit quand même un peu les gens. C’est des fictions, ce n’est pas le quotidien. »

Mme. H lit toujours et c’est peut-être parce que dans sa jeunesse, elle n’avait pas de livre. Si ses enfants étaient allés à l’école dans les quartiers Sud, ses enfants auraient pu réussir. La fille de M. et Mme. H est intelligente. Ce que l’école lui enseignait, la fille de M. et Mme. H l’apprenait. Si l’école avait été bonne, la fille de M. et Mme. H serait bonne aujourd’hui.

« L’école des quartiers Nord… Aux pauvres l’ignorance. Aux riches la connaissance et donc la richesse. »

« Les quartiers Nord, c’est ça », pense Mme. H, « les gosses ont tout de suite des motos, des chaînes Hi-fi et pas très réglo. Si on vit ici, pour exister parmi les autres, il faut être à niveau. Et ça y’est… c’est parti… »

Mme. H a choisi le prénom pour la petite fille qui va venir.

« Manon. Comme Manon des sources. »

11h55 Elle jette un œil sur la télévision.

Les animatrices de l’émission préparent une bécasse au champagne.

Mme. H surveille de l’autre œil la cuisson de son bœuf au Kiravi.

Le père de la petite fille qui va venir était encore à l’école. La fille n’a pas voulu avorter. Il faudra aider pour l’appartement.

Les loisirs, M. et Mme. H s’en passent.

« Il y a toujours quelque chose à

payer. »

12h00 Mme. H retourne au cellier chercher une boîte de cœurs de palmiers.

12h05 Son premier fils ramène deux baguettes de pain.

Son premier fils tient le pain de ses deux mains serrées autour d’un papier blanc.

12h10. Le premier fils de M. et Mme. H prévient qu’il « descend en bas. »

12h15 Le téléphone sonne. Une histoire

de sécurité sociale

de mutuelle

de dossier à remplir.

FR3 annonce la météo de l’après-midi.

12h20 Le premier fils de M. et Mme. H remonte en haut.

Il tend à Mme. H le persil que Mme. H avait oublié dans la Ford Escort de son fils samedi, en revenant des courses au Carrefour du Merlan. C’est en nettoyant sa Ford Escort qu’il a découvert le persil oublié samedi.

12h30 Le téléphone sonne. La petite amie du premier fils de M. et Mme. H l’appelle au téléphone.

FR3 diffuse ses informations de la demi-journée.

Le volume sonore de la télévision est toujours assourdissant.

12h35 Mme. H arrête le feu sous le faitout.

12h40 Mme. H plonge des pattes dans de l’eau bouillante.

12h45 Mme. H fait un peu sauter le chien Bingo.

12h50 Le téléphone sonne.

Mme. H parle au téléphone dans une langue étrangère.

13h00 Mme. H goutte les pattes.

Mme. H remue les pattes.

13h05 Le premier fils de M. et Mme. H va aux toilettes.

Mme. H retire les pattes du feu.

13h10 Le premier fils de M. et Mme. H sort Bingo.

Mme. H dresse la petite table blanche et carrée de la cuisine.

13h15 Le repas est prêt.

13h20 Le premier fils rentre avec Bingo.

13h25 La fille de M. et Mme. H arrive.

Mme. H, la fille et le premier fils de M. et Mme. H se mettent à table.

Mme. H, la fille et le premier fils de M. et Mme. H mangent en silence.

14h00 La voisine sonne et demande de la glace.

14h15 Mme. H débarrasse la table et sert le café.

14h30 La fille de M. et Mme. H repart.

14h40 FR3 diffuse une émission sur le Général de Gaule.

Mme. H pense qu’avec l’âge l’amour devient matériel. Le problème est que M. H voudrait dominer Mme. H et que Mme. H souhaiterait dominer M. H.

14H55 Mme. H fait la vaisselle.

15h00 Le premier fils de M. et Mme. H enclenche une vidéo dans le magnétoscope. Midnight Run.

15h10 Mme. H plie les serviettes.

Le premier fils de M. et Mme. H s’endort devant Midnight Run.

Mme. H

sort la planche à repasser des toilettes que, pour cela, elle n’a pas éclairées

installe la planche à repasser entre le salon et la salle à manger

sort un fer à repasser du placard de la cuisine

pose debout le fer sur la planche à repasser et le branche à une prise

amène près de la planche à repasser un énorme tas de linge propre.

15h15 Mme. H repasse un énorme tas de linge propre devant Midnight Run.

16h00 Le second fils de M. et Mme. H arrive de son école spécialisée.

16h10 Mme. H range d’importantes piles de linges dans les chambres puis replie et range le matériel de repassage.

la planche dans les toilettes, près du téléphone

le fer dans le placard de la cuisine.

16h30 À la demande de son second fils, Mme. H fait des crêpes.

16h40 Mme. H réveille son premier fils.

16h45 Le premier fils de M. et Mme. H part chercher M. H au travail.

Le second fils de M. et Mme. H mange des crêpes.

16h50 Mme. H continue de faire des crêpes.

Le second fils continue de manger des crêpes.

16h55 Mme. H continue de faire des crêpes.

17h00 M. H rentre du travail, accompagné par son premier fils.

M. H n’a pas choisi d’habiter là. On l’a obligé à habiter là. M. H pense que « les hommes politiques regroupent tous les pauvres ici pour être sûrs qu’ils restent pauvres ».

M. H pense qu’en dehors de la mort, il n’existe aucune issue à leur situation.

17h15 La télévision fonctionne depuis 08h45 le matin.

M. H pense que la télévision est à 80% responsable de la violence dans le quartier.

17h20 M. H demande un café au lait à Mme. H.

M. H sera depuis 19 ans au mois d’août dans la même usine. L’usine parle de licenciement.

M. H dit que son patron a un gros bateau dans le port, à côté de la mairie.

17h30 Café au lait pour M. H.

Crêpes pour tout le monde.

La famille H s’installe autour de la table de la salle à manger.

Chacun s’assoit avec beaucoup de précaution ; les chaises sont très fragiles et l’on tombe si l’on bouge trop. Il arrive même que les chaises tombent seules.

Mme. H a acheté les chaises Louis XVI par correspondance, très chères, à une obscure société de vente par prospectus qui a disparu depuis.

De l’avis de M. H, le premier fils de M. et Mme. H a arrêté l’école parce que c’était une école du Nord. M. H voulait lui offrir une école du Sud, mais il n’a pas pu le faire.

« Au début, c’était tellement dur avec le racisme, que j’ai failli retourner. Je me suis dit qu’il fallait rester par fierté. Alors je suis resté ; mais la fierté, elle, il y a longtemps qu’elle est partie. »

« Si mon fils n’était pas élevé dans les quartiers Nord, il aurait du travail et n’aurait pas tous ces ennuis. »

« C’est ce qui me fait mal : je suis responsable sans être responsable. Je suis conscient. J’ai un métier, mais avec ce qu’on me donne, je suis obligé de vivre ici. On veut que je vive ici. »

« Ça fait cinq ans que j’ai le même salaire, que je ne suis pas augmenté. Je vais peut-être avoir une augmentation de 200 Frs ce mois-ci. »

« Pour 100 Frs, il me vient l’huissier de justice qui menace de prendre mes affaires. Mais Tapie ? Et les socialistes qui vendent du sang empoisonné ? On est des vaches à lait. »

18h05 M. H dit une première fois « on est des vaches à lait ».

« Il n’y a pas de justice sur la terre. La démocratie, c’est les costauds qui gagnent. Les costauds des biceps et les costauds du portefeuille. »

18h10 M. H hurle pour se faire entendre au-dessus du son de la télévision.

Le 23 décembre 1992, Mme. H a été agressée. « J’avais 1.300 Frs dans le sac. On m’a frappée au métro Malpassé, à 17h30 et à la tête. »

18H30 Mme. H s’endort dans un fauteuil devant un programme de TF1.

M. H joue de « l’accordéon d’oreille ». Le week-end, il fait de la marche à pied, tout seul avec le chien, dans la colline au-dessus des immeubles. Il part de 9h00 à 12h00 le samedi et le dimanche.

M. et Mme. H n’ont plus de voiture ; alors, ils ne peuvent plus bouger de la cité.

18h45 Hélène et les garçons.

M. H : « J’adore la musique. Toutes les musiques, rock, rap. Sauf la musique classique que j’arrive pas à supporter plus de trois ou quatre heures. »

« J’allais beaucoup au cinéma dans mon pays. Depuis que je suis là, je n’y vais plus. Je vis comme un esclave et malgré ça, ou à cause de ça, je reste pauvre. »

« Pour améliorer mon français, j’aimais bien lire mes encyclopédies “tout l’univers”, mais j’ai la vue qui baisse. »

« J’ai lu tous les livres de Marcel Pagnol, pour comprendre le pays et essayer de m’intégrer. »

« J’aimerais bien acheter un camping car. J’adore être un peu partout et surtout loin du monde. »

« Ça serait mieux d’avoir de l’argent et être malheureux que d’être malheureux et pauvre. »

« Vous pourrez dire aux riches que vous avez passé la journée chez des gens pauvres mais honnêtes. »

« Généralement, en rentrant du travail, je joue une heure avec mon plus jeune fils, je bois mon café au lait et puis je fais la sieste, ensuite je sors le chien. »

« Qu’est-ce que vous avez comme voiture ? Une Mercedes ? »

19h00 Dechavanes sur TF1.

Mme. H prépare le repas.

Cela fait vingt-cinq ans que M. H demande à manger à 19h00 et ils mangent toujours à 20h00.

« Il y a des moustiques africains qui rentrent dans les avions et donnent le Palu, autour des aéroports. Les moustiques africains voyagent dans les avions présidentiels qui sont les seuls à ne pas être désinfectés. »

« Je n’ai plus de voiture. J’ai eu des opérations et j’ai perdu une dent à chaque opération. Je suis rentré à l’hôpital pour cinq jours et je suis resté un mois. J’attends d’avoir de l’argent pour remettre des dents. »

Mme. H, elle, n’a plus du tout de dent. On lui a « arraché la bouche en trois fois ». Mme. H a bien une prothèse, mais elle ne la met jamais. Mme. H fait une allergie, depuis le début. Un jour, M. H a fait une hémorragie en plein Carrefour du Merlan.

« Dans mon pays, quand j’étais petit, j’étais ami avec un enfant dont le père tenait un cinéma qui avait un piano pour l’accompagnement des films. On me laissait entrer pour jouer, en dehors des séances. »

« Dans notre pays, on voyait beaucoup de music-hall. En France, culturellement, on s’est abruti. »

« Au boulot, il n’y a que les Français qui vont au cinéma de temps en temps. Les autres ne bougent pas. »

« Au début, on ne sortait pas à cause du problème de la langue et de la culture : on n’aurait rien compris. Maintenant, on ne sort pas parce qu’on a l’habitude de ne pas sortir et de penser que ce n’est pas fait pour nous, les vaches à lait. »

19h30 M. H dit une seconde fois « on est des vaches à lait ».

« Dans mon pays, j’étais un bon vivant, et puis, avec les années, la vie vous amène des surprises et c’est plus dur, on devient un bon mourant. »

« Là-bas, j’avais la famille. On était souvent ensemble, le week-end. La maison était petite. Les hommes dormaient avec les hommes et les femmes avec les femmes. Maintenant on est ici, tous seuls. Et le plaisir est resté là-bas. »

M. Vache-à-lait pleure.

Mme. Vache-à-lait rit doucement.

20h00 Repas où l’on fait attention aux chaises.

20h30 Film à la télé.

22h40 pyjamas

chemise de nuit

lit.

Ce soir, comme tous les soirs, les H ne sont pas allés au théâtre.

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