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NK 1314 / N°7 / SOYONS CRÉOLE

Soyons créoles ;
calmement, résolument
NK 1314
journal fleuri
gratuit et aléatoire
paraissant de temps à autre
et en vente nulle part
N°7, avril, mai, juin 97

Les fleurs c’est joli, c’est légal et ça ne prend pas de place.

Précision liminaire

Fréquemment dans ce qui suit, les mots : "créole", "créolisation", "créolité" interviennent, reviennent. Afin d’éviter toute confusion, il semble nécessaire de définir le sens que l’on donne à la notion de "créolité", l’emploi que l’on en fait.

Lors d’une conférence prononcée le 7 décembre 1993 à la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur dans le cadre des séminaires organisés par J.P. Curnier, Paolo Fabri définissait comme créole "tout mouvement d’une langue préalablement appauvrie". Il présupposait comme possible que "le français et l’italien soient le résultat d’une créolisation après l’appauvrissement du latin" ; les langues, "après un enrichissement systématique", se seraient alors "différenciées par rapport à cet appauvrissement par une créolisation enrichissante", un processus d’emprunts et d’apports d’origines multiples, mais de sommes distinctes dans les deux cas. Pour P. Fabri, l’une des causes de l’appauvrissement d’une langue serait précisément son repli sur sa seule structure, sa fermeture aux apports extérieurs. Par opposition, donc, son ouverture constante à la "créolisation" signerait sa richesse entretenue.

Un très grand nombre d’observations vérifiées nous le permettant1, nous proposons d’étendre la notion de créolisation, ainsi admise, à la structuration et aux mouvements des cultures et de leurs expressions, artistiques particulièrement2. Pour dire cette extension, nous parlerons de créolité II.

Éloge de la créolité II.

Penser un projet culturel local ou régional, décider aujourd’hui de sa mise en œuvre ne peut se faire sans avoir déterminé aussi comment il s’inscrit dans un rapport au monde. Car l’époque commencée, chacun le sait, est celle de la mondialisation ; elle appelle à un renouveau de tous les comportements, de tous les choix. Le provincialisme n’est plus de mise puisque les centres disparaissent. Chaque territoire urbain, chaque ville, chaque quartier est en état de capitale ; chaque individu, désormais directement relié au monde (satellite, internet…), peut construire sa métropole en lui-même, comme le prévoyait E. Glissant. Ainsi de plus en plus, la pertinence, l’utilité d’une ambition locale se jugera par sa capacité à ouvrir toujours de nouvelles fenêtres sur le monde. Culturellement, il ne s’agit pas pour cela d’abandonner ce qui spécifie une identité locale au profit d’une uniformisation mondiale, mais de développer au contraire sa singularité, tout en évitant les écueils nationalistes, régionalistes, traditionalistes… Pour résister à l’uniformisation sans se replier sur soi, c’est un être singulier-ouvert qu’il faudra construire et la voie est bien étroite. Cet état paradoxal est induit par les contradictions de la mondialisation elle-même, telle qu’elle avance. L’instauration d’un marché global (la libre circulation planétaire des marchandises), considéré comme véhicule idéal à la progression mondiale de la démocratie, se réalise cependant selon des stratégies de lutte ; et les dangers — culturels notamment — qu’elle comporte équilibrent largement les espoirs qu’elle fonde. En effet, sous de nombreux aspects, la mondialisation qu’invente l’économie n’a rien d’une fraternisation universelle ; elle n’est que le gigantisme d’un système fondé sur la rivalité et la concurrence ; sa philosophie n’engage pas l’homme vers la philanthropique disparition des concepts "Soi" et "l’Autre ; d’ailleurs généralement exsangue de toute philosophie, elle n’est souvent équipée que d’un unique et simple mot d’ordre : la disparition économique de l’Autre au plus grand profit du Soi. La mondialisation économique ne serait-elle pas une simple forme moderne de l’éternelle guerre des hommes entre eux ? Un épisode comme tous les autres, avec ses stratégies et ses alliances, ses victimes par milliers (chômeurs, SDF, acculturation… la liste est connue). Une mondialisation n’ayant pas en objectif une réelle universalité mais l’universalisation de soi par le vainqueur. Le champ culturel est à cette lutte le terrain d’un enjeu énorme, car la puissance économique (paradigme désormais courant pour pays, nation, état ou états fédérés) qui saura uniformiser le Monde à son propre modèle culturel imposera uniformément aussi son organisation, ses techniques et ses produits. La victoire peut donc se mesurer au taux de propagation des éléments culturels dominants sur les espaces conquis. L’uniformisation culturelle en cours s’opère ainsi logiquement sur le modèle américain anglo-saxon, souvent nommé à tort occidentalisme. Il est propagé bien sûr par les États-Unis, mais également par le Japon et l’Europe3. L’Europe, première alliée économique, n’en est-elle pas la toute première victime culturelle ? Car il ne lui est pas pour autant donné de participer à l’invention d’un modèle unique dans le fusionnement des multiples, alors effectivement occidentaliste ou plus vaste encore, mais seulement d’admettre l’avènement d’une unicité exogène, raide et verticale, qui se propose principalement comme pré-achevée et donc nécessairement réductrice4.

Ainsi, dans une mondialisation, dont elle n’est plus le maître, comme ce fut le cas durant des siècles de colonisation et d’extension territoriale, mais à la fois partie prenante et victime, après avoir longtemps confondu l’Universel et les valeurs fondatrices de l’Occident5, l’Europe s’inquiète de la disparition de ses propres cultures et de ses propres expressions artistiques. Partout, l’on se demande comment les préserver de la progression fulgurante de l’uniformisation afin qu’elles conservent leur rôle de représentation symbolique et esthétique des peuples, des nations, de leur histoire et de leur avenir ; et partout l’on s’interroge conséquemment sur la manière d’entretenir et d’exporter son imaginaire et son art le plus largement possible. Quant à l’attitude à adopter, les pays européens sont partagés. Certains, comme la France, penchent pour le protectionnisme (exception culturelle, interdits posés sur les mouvements du langage, quota de diffusion nationale pour la chanson française…). On y entretient artificiellement des expressions réputées typiques, mais vivant sous oxygène d’État, et dont les chances d’exister sur le marché international sont quasiment nulles en raison précisément de l’artifice de leur typisme. D’autres, comme les pays scandinaves (où les modèles occidentaux extra-territoriaux ont toujours pénétré avec aisance), abandonnent leurs inspirations au profit total du parangon dominant, entendant de cette manière participer de la culture mondiale. Mais les expressions artistiques qu’ainsi ils produisent, identiques à toute autre, ne représentent plus rien, que leur mort créative. En matière d’arts et de culture, le protectionnisme (renoncement à l’Autre) comme le transformisme (renoncement à Soi) conduisent également et progressivement à l’effondrement, à l’accablement de toute vision intérieure. Ce n’est pas une découverte, refuser l’Autre, aussi sûrement que devenir l’Autre, engage la disparition de Soi.

La créolisation comme métaphore.

Sur la scène, devenue mondiale, de l’uniformisation et de la disparition annoncées des cultures, la créolisation recommencée des expressions et des langages artistiques est l’alternative6. Il suffit de dire comment et à quel point notre propre culture fut de tout temps fondée sur l’acceptation et l’intégration du Divers, de se souvenir combien de langues, combien d’expressions, combien d’imaginaires l’ont traversée, transformée, constituée7, pour comprendre qu’il ne s’agit pas aujourd’hui d’en préserver la totalité mais la diversité, ce que nous appelons la créolité II. Notre culture est originellement créole "et le monde va en état de créolité. Les vieilles crispations nationales cèdent sous l’avancée de fédérations qui elles-mêmes ne tiendront peut-être pas longtemps. Dessous la croûte universelle totalitaire, le Divers s’est maintenu en petits peuples, en petites langues, en petites cultures. Le Monde standardisé grouille contradictoirement dans le Divers. Tout se trouvant mis en relation avec tout, les visions s’élargissent, provoquant le paradoxe d’une mise en conformité générale et d’une exaltation des différences"8. La créolisation, plutôt que d’annuler les typismes, les diverses expressions spécifiques formant une culture particulière, les consolide en les transformant, les valorise en les adaptant à une audience changée, élargie, partagée, mondialisée. Et la créolisation culturelle porte l’extrême avantage de projeter la culture dans l’avenir, comme perpétuellement en mouvement, comme à inventer sans cesse dans une régénération de Soi par l’Autre, par tous les Autres.

La culture mondiale créolisée est une mise en commun ; c’est la fin de tout exotisme — à commencer par l’exotisme de Soi que l’uniformisation voudrait nous imposer en nous forçant à nous voir avec le regard de l’Autre. Dans la créolisation, si l’altérité n’est plus manifeste, grossière, elle ne disparaît pas mais s’affine et c’est précisément ce gain de finesse qui pourra aiguiser encore les cultures. Il ne s’agit plus d’attendre de l’Autre une démonstration de pure altérité ; c’est par une manière nuancée, singulière d’être le même, qu’il sera remarquable et qu’il nous sera riche. La culture créolisée, ce n’est pas l’effacement de la différence, c’est, comme on le dirait d’un métal que l’on veut précieux, son affinement.

Marseille, comme région créole méditerranéenne.

Marseille ville-carrefour, ville-étape, ville-refuge, ce sont là autant de truismes dont le rappel nous permet cependant d’affirmer la région marseillaise comme emblème de la créolité II, c’est-à-dire comme lieu idéal à l’affirmation d’une culture d’avenir, singulière et multiple, ouverte-complexe. Rencontrant et rassemblant depuis toujours des femmes et des hommes issus de toute la Méditerranée, d’Afrique, d’Asie, "tête de pont" principale en direction de l’Orient, "Porte de l’Europe" où sans cesse affluent depuis le Sud les rêves de vie améliorée, recommencée, la région marseillaise, si elle n’est pas nécessairement la plus cosmopolite des métropoles européennes et méditerranéennes9, par l’ancienneté, la régularité, la permanence et la complexité des phénomènes d’immigration étrangère qu’elle génère (ou subit, selon les périodes), symbolise pourtant bien le lieu cosmopolite — créole — méditerranéen.

Sur le plan économique, "l’Europe sans l’Afrique, et surtout sans la Méditerranée, ne saurait prétendre peser face au monde asiatique et américain ; la taille des marchés de consommation et donc celle des producteurs ne sont pas de même niveau. Ainsi l’Europe à besoin de la Méditerranée, y compris celle du Sud, comme elle a besoin de l’Afrique pour affronter le troisième millénaire"10. Misant sur sa position géographique, à la charnière entre deux mondes, pour s’affirmer comme capitale euro-méditerranéenne, Marseille entend jouer là un rôle essentiel. Pour confirmer cette ambition économique, il faudra bien cependant la rendre légitime dans le domaine symbolique, par la mise en avant de son multiculturalisme, par la démonstration d’une créativité propre, construite sur l’intégration et le croisement de signes, de langages et d’imaginaires issus des quatre coins des mondes qu’elle entend relier11.

Marseille, métropole méditerranéenne ?

Le pressant besoin qu’a l’Europe d’étendre son espace économique à la Méditerranée et à l’Afrique l’engage à prendre quelques raccourcis dans l’entreprise. Et tandis que Marseille préfigure déjà son état à venir de capitale euro-méditerranéenne, quelques-uns se demandent toujours si la Méditerranée existe bien en tant que lieu, si elle n’est pas un simple espace, une seule étendue d’eau délimitant strictement la frontière entre deux mondes que l’essentiel oppose12, si son lieu n’est pas une simple projection du Nord sur le Sud13 ; d’autres — le plus grand nombre en fait — cherchent encore à en définir les différentes représentations et perceptions, à regrouper en catégories acceptables la grande diversité des aspirations culturelles qui l’entourent. T. Fabre et P. Balta14, par exemple, proposent de reconnaître quatre tendances culturelles principales en Méditerranée : occidentaliste, islamiste (sorte d’antithèse de la première), euro-centrée et nationalitaire. L’occidentalisme est ce modèle américain anglo-saxon, cette culture du divertissement, ce culte du présent, cet empire de l’éphémère et du consommer qui envahit indifféremment et uniformément la planète et qui s’épanouit conséquemment ici autant qu’ailleurs. La tendance islamiste est en expansion sur les rives sud ; son esprit clos, son monolithisme identitaire, ne se commentent plus. L’euro-centrisme correspond à un repli continental des rives nord dans le sein d’une version "forteresse" de l’Europe qui, opposée aux brassages culturels, aux apports extérieurs, défend le droit du sang à l’Europe. La tendance nationalitaire, quant à elle, "procède d’une logique de fragmentation culturelle [Ex-Yougoslavie, Liban, Corse, Pays Basque…]. (…) Fondée sur un mouvement de repli identitaire, sur la quête d’une authenticité magnifiée, [elle] participe d’une vision essentialiste de la culture et produit des appartenances exclusives."

Il est ainsi intéressant de constater que, de ces quatre tendances, la première nie l’existence de la Méditerranée — puisqu’elle est le ravage, la négation même du Divers, du multiple, des singularités territoriales et culturelles —, tandis que les trois autres, plus ou moins clairement, la rejettent. L’on pressent que les ambitions fédératrices de Marseille ne se réaliseront pas ici sans quelques peines15. Mais ce constat n’engage pas pour autant au pessimisme, car il fonde aussi, à sa manière, la légitimité des dites ambitions. La volonté de recréer un nouvel universalisme s’opposant à la fragmentation, aux replis, et la perspective de construire une représentation fédératrice des identités méditerranéennes, ouverte sur le monde mais forte devant l’uniformisation, seraient-elles définitivement utopiques, ont d’ores et déjà la capacité rare aujourd’hui d’appeler à l’élan, au désir d’en être, dès le départ, "être du bond, pas du festin, son épilogue"16.

L’espace méditerranéen dans la métropole marseillaise.

Mais Marseille elle-même, cette sudiste du Nord, comment se tient-elle entre euro-centrisme et occidentalisme ? Quel espace offre-t-elle à ses identités et sa créativité méditerranéennes, quels lieux consacre-t-elle à leur représentation ? Dans de nombreux domaines de l’art, les regards s’ouvrent sur le Sud, des expériences interculturelles s’organisent et les bases d’une création transculturelle apparaissent. Il semble clair que la notion de Méditerranée soit active à Marseille et autour, touchant les consciences et évoluant dans l’inconscient de la région. Elle alimente une curiosité et attise les désirs créatifs, au niveau culturel. Mais il manque qu’un lieu ne consacre de manière permanente et honorable les modernités artistiques qui se composent au Sud. Il manque également qu’une forme adaptée d’enseignement ne vienne reconnaître et développer les richesses multiculturelles de la jeunesse marseillaise d’origine étrangère.

L’on constate en effet qu’en matière d’enseignement musical, par exemple, sur les 27 centres de formations, écoles, instituts de musique que nous comptons sur le relevé officiel du Conseil Régional, pas un seul n’inclut un département, une orientation particulière vers la connaissance et la maîtrise des musiques du patrimoine méditerranéen et/ou représentatives des milliers d’immigrés de toutes origines vivant dans la région. Que l’histoire, l’esthétique, les concepts de création contemporaine de la musique occidentale soient enseignés principalement est bien normal, mais il est étrange en revanche qu’aucune place, même faible, ne soit faite à la transmission de la mémoire musicale des minorités qui nous composent17, et non plus à la connaissance de la créativité contemporaine de ces Sud, que l’on espère pourtant bientôt rassembler et représenter.

Dans le domaine de la danse, étant donnée la force créative actuelle de la danse contemporaine en Occident, en Europe et la quasi inexistence d’une équivalence au sud de la Méditerranée et en Afrique, il paraît incontournable de devoir admettre comme évident le fait que l’ensemble des formations proposées dans la région (15 en tout, selon la même source officielle) soient conduites sous les seuls préceptes européens18. Mais les chorégraphes appelés à créer ici et demain n’extrairont pas du néant le langage corporel qu’ils nous proposeront, ils l’inventeront nécessairement sur la base d’une mémoire du corps et de ses gestes. Si l’on ne se soucie pas, pour ceux d’entre eux au moins dont la culture bipolaire, la créolité, est manifeste, de leur transmettre la connaissance de toute la diversité qui les constitue, une immense part d’eux-mêmes, formidablement riche, celle en fait par laquelle ils pourraient singulariser leur art, un morceau entier de leur mémoire seront effacés. Ce ne sera alors pas sur ceux-là qu’il faudra compter pour qu’existe la Méditerranée à la modernité du monde.

Ce constat ouvre une nouvelle interrogation : face à l’évidence d’un désir et d’un besoin exprimés de développer son appartenance à la Méditerranée et son rôle culturel en son lieu, comment expliquer le manque de structures adaptées et l’absence totale de méthode, et notamment d’équipements pédagogiques, que nous montrent la ville et sa région immédiate ? Faut-il en déduire que ce désir, ce besoin seraient sans fondement concret véritable, produits d’un pur fantasme lié à l’époque ? Les volontés d’euro-méditerranée ne relèveraient-elles alors strictement que de stratégies économiques et géopolitiques froides, sans pertinence ni relais sociaux et culturels ?

L’immigration étrangère à Marseille, en provenance des pays du sud19.

Les nouveaux enjeux de l’intégration.

Jusqu’au début du XXème siècle et du point de vue des migrations y affluant, Marseille reste une ville européenne continentale dans son aspect et dans sa population. Ce n’est donc qu’avec la naissance de ce siècle et suivant le cours des grands événements de l’Histoire française et mondiale (guerres, expansion industrielle, expansion de l’exploitation coloniale, décolonisation…) que la composition de la ville se trouvera radicalement et fréquemment changée. Marseille connaît d’abord ses importantes migrations italiennes (principalement), arméniennes, espagnoles, indochinoises ; et jusqu’en 1960, les migrations en provenance d’Afrique du Nord et d’Afrique sont de faible importance.

La prédominance maghrébine.

À partir des années soixante, les rapports s’inversent et, tandis que le taux de résidents européens (Allemands, Anglais, Suisses…) à Marseille décline progressivement (mais il faut prendre en compte l’acquisition de la nationalité française), l’on assiste à une migration de masse depuis les pays du Maghreb, s’accroissant de manière constante jusqu’en 1975 et se poursuivant à un taux réduit jusque dans les années 80 (en 82 et d’après les chiffres du Ministère de l’Intérieur, les résidents maghrébins représentaient 70% de la population étrangère). Ce phénomène est accompagné, dans une proportion donc nettement inférieure, de nouvelles vagues arménienne et indochinoise.

migration comorienne, le fait nouveau.

L’immigration à Marseille est aujourd’hui principalement le fait de l’installation durable de Mauritaniens, de Sénégalais, de Maliens (pour ne citer que les nationalités les plus représentées), à laquelle s’ajoute la présence de minorités venues de l’extérieur, mais qui ont souvent la qualité de Français. Il s’agit notamment d’Antillais et Réunionnais. La migration la plus récente (seule migration de masse que Marseille ait connue depuis 1975) est comorienne. À l’exception de l’île de Mayotte, l’archipel des Comores est devenue indépendante, il s’agit donc d’une migration étrangère. Les chiffres la concernant, produits par le Ministère de l’Intérieur, ne semblent pas en tenir compte. L’on nous dit (Ville, Drac, Région) que la communauté comorienne serait aujourd’hui parmi les plus importantes des minorités étrangères résidentes, mais ceci reste pour l’instant invérifiable.

l’intégration comme problème.

Marseille a de tout temps su intégrer ses diverses communautés immigrantes. "Intégration réussie au point de rendre souvent délicate la remontée dans le temps, la recherche des origines perdues, consciemment ou non, parfois dès la troisième génération. Cet effacement de la mémoire identitaire fait aussi partie de la Cité"20. C’est une intégration par le travail, par l’adhésion aux structures ouvrières, par la participation à travers elle à la communauté politique, et par un système éducatif effaçant la pratique de la langue maternelle dès la deuxième génération, et donc effaçant du même coup toute pratique culturelle d’origine, autre que religieuse21.

Les difficultés actuelles que connaît l’intégration, devenue crucial problème de société, oblitèrent une vérité historique et conduisent, par leur prégnance même, à quelques dangereux amalgames entre faits et conséquences, réalités et apparences. C’est ainsi notamment qu’au mépris de siècles d’Histoire, le langage commun confond immigré et immigré d’origine étrangère, immigré et Arabe22. Rappelons donc quelques simples évidences historiques.

les difficultés économiques.

L’économie marseillaise fut de tout temps marquée de profondes crises. Celle que nous connaissons actuellement n’est pas la plus grave ni sans doute la dernière. Mais l’horizon de son achèvement n’est pas levé et la savoir inscrite dans une succession n’en allège ni le poids, ni les effets qui, au contraire et mariés comme ils le sont à l’inconnu des conséquences d’une mutation mondiale en cours, paraissent parfois indépassables. Cette crise s’ouvre par l’éclatement de l’empire colonial avec lequel Marseille entretenait un commerce très prospère. Les grandes familles marseillaises (contrairement aux familles soyeuses lyonnaises) n’investissent pas dans une reconversion économique locale et placent leurs capitaux à l’extérieur. Les effets en seront cependant retardés par le développement simultané de l’industrie pétrolière et ce n’est donc qu’avec la crise du pétrole que l’étendue du mal sera effectivement visible. Dès le début des années 80, la ville se vide au rythme impressionnant de presque 10.000 habitants par année. Les travailleurs immigrés sont les premiers touchés par la crise, mais beaucoup ne repartent pas. Il nous est impossible d’obtenir des chiffres officiels valables, mais on sait, par exemple, qu’en trois années (1983/1986) le taux de chômage dans les foyers pour travailleurs étrangers "résidents" passe de 26% (ce qui est déjà important) à plus de 40%. 40% d’entre eux ont plus de 45 ans et 6% dépassent la soixantaine ; trop âgés pour effectuer une reconversion (et dans quel domaine ?) et résidant depuis trop longtemps en France pour envisager un retour au pays où ils n’ont généralement conservé que des liens très distendus. Le problème est augmenté pour les familles regroupées, dont les enfants sont Français et pour lesquelles le retour au pays n’a véritablement aucun sens. Un secteur tertiaire se développe, mais l’enseignement technique local n’étant pas adapté, les emplois sont pourvus depuis l’extérieur.

la formation de ghettos communautaires.

De 1952 à 1964, Marseille construit le principal de ses grands ensembles des quartiers nord (80.000 logements sont édifiés durant cette période). Malgré une politique annoncée de brassage entre les différents groupes, les mécanismes d’attribution des logements H.L.M. renforcent les effets de concentrations communautaires déjà opérant précédemment dans les quartiers du centre ville, comme dans l’habitat en bidonville. Le travail disparaissant, c’est aussi le seul ferment de cette intégration rapide, à la marseillaise, qui s’envole. Les familles vivent des aides sociales, dans des quartiers éloignés, se sédentarisent et se replient sur un sentiment d’appartenance identitaire. Le système éducatif, en continuant son travail d’effacement des mémoires maternelles, n’offre aucune place à la maîtrise positive et calme de ce sentiment d’appartenance et la qualité d’enseignement dans des écoles de quartier ou de secteur, comptant parfois 100% d’élèves d’origines étrangères, de plus en plus médiocre, n’offre non plus aucune chance sur un marché de l’emploi en régression constante. Pour la jeunesse des minorités, ne maîtrisant plus ni la culture française, ni la mémoire d’une culture étrangère, l’égarement est complet, éminemment problématique.

nouvel enjeu de la culture dans les sociétés occidentales.

Sans entrer dans aucun de ses détails, rappelons un autre truisme, pour les besoins de notre raisonnement. La crise de l’emploi n’est certes pas un phénomène propre à la région marseillaise ; il est commun à tous les pays d’Europe et notamment aux plus grands. Il induit un changement fondamental des sociétés occidentales postindustrielles qui passent, contraintes et forcées, d’une organisation dont la notion de travail était le centre atomique à une autre, que nous ne risquerons pas à définir en quelques lignes, mais où, disons, la culture et ses expressions occupent une place déterminante et pour lesquelles un nouveau rapport à l’économie s’établit.

la socio-culture.

À ce nouvel enjeu de la culture dans nos sociétés, les jeunes populations marseillaises d’origines étrangères ne sont pas préparées. Et tandis qu’elles y pourraient tenir rôles essentiels, elles ne s’y expriment que bien pauvrement, en considération du potentiel qu’une maîtrise de leur culture bipolaire saurait leur offrir. Globalement sans clé d’accès à la culture dominante, à ses expressions artistiques et à leur espace de création et de monstration, elles sont aussi, on l’a vu, sans connaissance de leur culture maternelle. C’est au sein des structures sociales et socioculturelles seulement qu’elles peuvent trouver un espace d’expression. Nous savons, pour les côtoyer de près, de quel courage et de quelle abnégation parfois doivent faire montre les acteurs du champ social23 ; nous n’entendons pas faire critique sèche de leur travail. Le fait est qu’à travers les structures socioculturelles agissant dans les quartiers, les expressions de toute une population sont à leur tour enfermées dans des ghettos, sans aucun pont avec les espaces véritables de la représentation dans la ville, qui apparaissent de cette manière interdits, réservés, inaccessibles. L’expression y est encouragée comme un simple passe-temps, par des acteurs sociaux n’y entendant eux-mêmes pas grand chose, et dans la plus grande confusion des genres et des valeurs : l’atelier djembé vaut le week-end de saut à l’élastique, le stage poterie vaut la danse soufi… Rigueur, compétences et perspectives sont définitivement absentes de ces pis-aller dont la fréquentation d’ailleurs ne perdure que dans la mesure où les structures qui les organisent sont aptes à délivrer à certains quelques allocations de survie (CES, BAFA, formation rémunérées). Plutôt que d’arranger quoi que ce soit, tout ceci participe bel et bien du désastre et ce n’est pas par ici que la jeunesse des minorités culturelles pourra saisir cette chance que la société à venir semble vouloir lui offrir, pour le plus grand bien de tous.

En Conclusion.

La région marseillaise est dans sa composition bien plus encore qu’un espace méditerranéen : c’est un lieu créole ; origines multiples, prédominance dernière de minorités venues de Méditerranée, mais aussi d’Afrique Noire, de l’Océan Indien, du Vietnam, de Corée, toutes représentant ensemble une potentialité exceptionnelle à l’invention transculturelle. La raréfaction du travail effondre la capacité d’intégration principale de la région, mais elle ne peut pas éradiquer pour autant le cosmopolitisme éternel de celle-ci. De par l’histoire de son urbanisme, la région marseillaise a séparé ses cultures. Son espace symbolique s’en trouve fragmenté, éclaté ; la rencontre, l’échange, l’interaction en sont rendus difficiles, voire impossibles. Mais chacun sent, dans l’avènement d’une nouvelle époque, la nécessité de se rassembler, de recomposer un imaginaire multiple, nourri de toutes les diversités.

Cet intérêt nouveau pour la Méditerranée produit les signes encore épars du besoin individuel et collectif d’une représentation symbolique de cet espace (le Bassin Méditerranéen) comme un véritable lieu de cultures (la Méditerranée). Il traduit aussi le désir de se comprendre à nouveau soi-même dans une confrontation avec un Sud vécu comme clé de voûte de notre architecture intérieure cosmopolite.

Ainsi, l’absence de lieux aptes à recevoir la Méditerranée, le Sud de l’Autre, de tous les Autres, le manque de systèmes capables de développer les richesses et la singularité ouverte-complexe de notre propre être méditerranéen, de notre propre Sud, ne sont que les marques d’un retard à reconnaître officiellement le désir chaque jour grandi d’une population, pour la première fois depuis longtemps, en ce désir, rassemblée.

Artistes et acteurs culturels de Marseille et de sa région, ne nous préoccupons pas de gesticuler devant une progression de l’horreur nationaliste ; affirmons enfin, calmement et résolument, la nécessité joyeuse d’un devenir créole et offrons ainsi à nos projets les dimensions politiques et utopiques d’une vraie aventure artistique contemporaine.

Marseille, le 20 mars 1996