Poème "Tu me quieres blanca" de Alfonsina Storni
CONFERENCE POETIQUE, POLITIQUE ET MUSICALE
POUR SOUSTRAIRE L’ENNUI DE LA VIE QUOTIDIENNE
ET RENDRE LA VIE PLUS PASSIONNANTE QUE L’ART
Le quotidien, le quotidien, le quotidien…
Ce qui se répète
Se répète, se répète, se répète
Et fait de toi un être ordinaire
Un être soumis aux lois, aux lois de l’ordinaire, à l’ordinaire des lois…
Tu fais toujours les mêmes gestes.
Tu dis toujours les mêmes mots
Tu prends toujours les mêmes objets
Et tu finis par ressembler à ce qui t’entoure,
Et tu finis par ressembler à l’ordinaire qui t’entoure
Et tu finis par ressembler à l’ordinaire qui est en toi
Et tu finis par ressembler à rien.
Mais ce rien est un miroir que tu veux briser
Car tu sais que tu es beau
Car tu sais que tu es belle
Car tu sais que tu es une étoile
Et que rien ne doit dispenser ta vie d’être absolument passionnante.
Il y a des portes qu’on ne peut pas ouvrir.
Il y a des espaces où on ne peut pas entrer.
Il y a des choses qu’on ne peut ni peindre ni filmer.
Il y a des mots qu’on ne peut pas dire.
Il y a des révoltes désespérées qui se muent en résignation hargneuse
Car nous n’avons pas pris la peine de faire la révolution
Qui rend possible la révolution.
Car nous n’avons pas pris la peine de poétiser à outrance notre vie quotidienne.
Le grand tour de force poétique de la vie
C’est de faire rupture,
C’est de faire effraction,
C’est de faire éruption,
C’est de dire non,
C’est de faire irruption.
Toute nouveauté est naturellement infraction
Contre la forêt pétrifiée des bons usages,
Contre la camisole de force de toutes les idéologies.
1996
J’erre dans les rues de Barcelone
Quand soudain je découvre sur un mur
Une phrase inscrite par une femme inconnue :
« Tù me quires virgen
tù me quieres santa,
tù me tienes harta… »
« Tu me veux vierge,
tu me veux sainte,
tu me fatigues… »
Emerveillé et intrigué,
J’écris ces mots sur mon carnet de voyage.
Mots qui expriment la révolte
De toutes les femmes
De tous les hommes
Qui refusent de se laisser piéger comme des poissons
Dans le filet du désir d’autruis.
2005
Voyage en Argentine.
Mar del Plata.
Ville en bordure de l’océan.
Nous sommes huit sous une lune trop petite
Et nous marchons sur la plage
Et nous ramassons des coquillages :
Etoiles tombées dans la mer.
Sur chaque coquillage
Nous écrivons :
« Tù me quires virgen
tù me quieres santa,
tù me tienes harta… »
et une centaine d’autres poèmes inspirés
de ces mots dérobés dix ans auparavant sur un mur de Barcelone.
Le jour suivant,
Nos coquillages en poche,
Nous errons dans les rues de Mar del Plata,
Quand soudain nous surprenons un groupe d’hommes
Agglutinés devant une vitrine de magasin
Pour assister à la retransmission télévisée d’un match de football.
Nous décidons de les encercler avec nos coquillages poétiques.
L’un d’entre eux lit nos poèmes océaniques
Et nous dit comprendre que nous sommes en train de rendre un hommage
A Alfonsina Storni.
Je n’avais jamais entendu parler de cette femme.
Alors il nous récita un poème d’Alfonsina Storni :
« Tu me quieres blanca… » (Poème Alfonsina Storni)
« Tu me veux blanche.
Tu me veux pure comme l’aube
me veux d’écumes
me veux de nacre
Que je sois douce
Et par-dessus tout chaste… »
Devant notre visage étonné, subjugué par une telle coïncidence,
L’homme nous parla aussi d’un texte où Alfonsina Storni
Disait vouloir que la poésie descende dans la rue
Pour que les passants puissent la ramasser avec leurs mains
Comme des coquillages sur la plage.
Enfin,
Il nous précisa qu’Alfonsina Storni s’est volontairement noyée en 1938
A Mar del Plata.
Nous étions huit sous une lune trop petite
Et notre monde est devenu immense, démesuré, infini…
Comment vivent les hommes sans la poésie ?
Quelques jours plus tard,
Je pars à Rosario
En bordure du fleuve Parana.
Rosario,
La ville où est né le célèbre révolutionnaire
Ernesto Che Guevara.
Je décide de visiter sa maison natale,
Espace on ne peut plus intime
D’un homme on ne peut plus public.
Mais personne ne peut m’indiquer où se trouve cette maison.
Et tout le monde me dit que de toute manière il est impossible de la visiter.
Entêté, acharné, acharniste, je persiste.
Un soir, je rencontre une peintre qui m’explique que le moteur de son art est la passion.
Je lui dis que quand on vit dans la cité natale du Che
On ne peut être que passionné.
Et nous voici discutant art et révolution, conscience et spontanéité.
Et me voici l’implorant de me trouver la clé de la maison du Che.
Le lendemain matin,
J’avais rendez-vous Calle Entre Rios 480
Avec Camilo Jaime
Le petit fils du meilleur ami d’enfance d’Ernesto Che Guevara.
« Cela fait trois ans que je n’ai pas ouvert cette porte… », me dit-il…
« La dernière fois, ce fut pour un Cubain qui, comme vous, a réussi à me trouver. Quand il est entré, il s’est mis à pleurer d’émotion… »
Il introduisit la clé dans la serrure…
« Vous êtes Français ? »
« Oui »
Il réfléchit un instant, puis me dit en souriant :
« Vous êtes le premier Français à pénétrer dans cet appartement »
« Si vous continuez à me dire des choses comme cela, je vais pleurer comme le Cubain ».
Nous avons ri et la porte s’est ouverte.
Il m’expliqua que le propriétaire de ce lieu veut en faire un musée. Mais Fidel Castro refuse pour le moment de donner des archives à l’Argentine. Il y a deux ans, il a voulu mettre sur le mur une plaque expliquant qu’ici est né Che Guevara. Mais la veille de l’inauguration, quelqu’un a fait exploser une bombe sur le perron. L’impact est encore visible.
Au moment de nous quitter Camilo m’a offert une photocopie de l’acte de naissance du Che.
« Si tu vas un jour à Cuba, tu verras le même document dans le Musée de La Havane ! »
Et c’est ainsi que je quittai un espace intime qui refuse de devenir public.
Comment vivent les hommes sans la poésie ?
Comment vivre ?
Vivre comment ?
La jouissance du monde ne peut se limiter à la consommation de biens matériels,
Même raffinés,
Ni à celle de biens culturels,
Même subtils.
Nous ne voulons pas d’un monde
Où tous les hommes pourraient s’entourer d’œuvres d’art,
Ni même d’une société où chacun serait peintre, poète ou musicien.
Nous voulons un monde où chacun
Percevrait le monde en artiste,
Jouirait du sensible
Avec un œil de peintre,
Avec une oreille de musicien,
Avec un langage de poète.
La révolution poétique de notre quotidien
N’est qu’un moyen pour rendre
Possible,
Désirable,
Une révolution.
Alors nous pourrons dire à la poésie
* comme Hamlet à l’esprit de son père—
« Bien travaillé, vieille taupe ! »
Jusqu’à ce qu’elle trouve la force
Pour soulever la croûte terrestre qui la sépare du soleil.



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