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Accueil du site > N°07 > PIERRE BONGIOVANNI & CRITICALSECRET // MAFFIA, (af)F(l)ICTION

PIERRE BONGIOVANNI & CRITICALSECRET // MAFFIA, (af)F(l)ICTION

Version textuelle de la série "MAFFIA" produite par CRITALSECRET et diffusée en podcast (17 modules sonores + 28 modules vidéo, écriture, conception et réalisation de Pierre BONGIOVANNI)

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Je n’ai pas de nom. Pas d’identité. Mais je ne suis pas tout seul. Nous sommes nombreux à habiter la même personne, la même forme, le même visage, la même voix. Nous sommes nombreux, et tous étrangers. Tous étrangers à nous-mêmes, étrangers les uns aux autres. Je n’ai pas d’identité. Je n’habite nulle part. Je suis chez moi partout. De préférence dans les hôtels de banlieue, modestes, de préférence dans les hôtels dont les fenêtres donnent sur des terrains vagues. Je suis en transit. Je ne sais même pas ce que je poursuis, ni si je suis poursuivi. Je suis un clandestin. Aucun quartier, aucune ville, aucun village, aucun lieu de repli, sauf parfois de vagues salles des fêtes, de vieilles salles de cinéma où l’on passe des films qui n’intéressent personne. Les centres villes d’aujourd’hui sont gagnés par le bruit, les odeurs, la pollution. Ce qui était autrefois réservé aux villes pauvres des pays les plus pauvres contamine l’ensemble de la planète. Nous sommes en exil sur notre propre terre. Les crimes que nous avons commis ont fait de nous des voyageurs sans destination. Nous échappons à toute possibilité de réprobation, de condamnation car nous n’existons pas. Notre fuite est une fuite devant le vide. Nous fuyons le vide. Nous sommes dans le vide. Nous sommes le vide. Le pire qui pourrait nous arriver : la capture, qui signifie l’obligation de rejoindre le Grand Cirque et d’y participer contraint et forcé. Les crimes que nous avons commis ont fait de nous des zombis. Pourtant rien n’est plus naturel à l’espèce humaine que l’activité criminelle. Sous nos yeux de fuyards ahuris le crime se banalise, se généralise, se disqualifie tant il relève de l’ordinaire du plus simple citoyen du pays le plus neutre de la planète. Nous sommes une espèce galopante, en voie d’inadaptation au monde, d’ailleurs ce n’est plus le monde qui est en question, mais notre capacité à l’oublier. On me parle parfois de ces savants, choisissant l’exil et l’ermitage au plus secret de forêts profondes ; certains aussi doivent choisir des refuges au cœur des accumulations urbaines. Le monde sera bientôt colonisé par des zombies. Je voyage dans le monde entier pour trouver le repos dans les lieux ordinaires. Je voyage dans le monde entier. Je voyage dans le monde. Je voyage dans l’entier ordinaire du monde.

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J’ai le sentiment de n’avoir jamais quitté la posture de l’effroi. Depuis l’enfance et aussi loin que mes souvenirs me portent mon rapport au monde est essentiellement fondé sur l’effroi, sur l’incompréhension totale du mouvement des êtres, du monde et de l’organisation générale des affaires. Je me souviens que mon père, croyant bien faire, et faisant bien sans doute, m’emmenait le dimanche matin au jardin public proche de son domicile, et sitôt arrivé, sitôt effrayé à la vue des meutes d’enfants que j’allais devoir affronter, serrant fort contre moi le petit bateau trouvé je ne sais où, et que j’étais supposé prendre plaisir à faire naviguer dans le bassin minuscule. J’étais pris d’un sentiment de panique à l’idée que mon père allait m’inviter de façon extrêmement pressante et dans un français approximatif à jouer avec les enfants monstres de mon âge, bruyants, braillards, courant en tous sens et n’ayant, eux, aucun problème d’occupation du territoire. Je ressentais la matérialité d’une distance infranchissable entre ces enfants et moi. Et l’injonction paternelle, inlassablement répétée, ne pouvait qu’ajouter à mon désarroi et à l’ampleur du sentiment d’effroi. Mon père parlait très peu de lui. Ne parlait jamais de lui. Parlait quelquefois de son pays, mais rarement. Parfois se mettait en colère, mais rarement. Et quand il se mettait en colère, c’était une colère sourde, rentrée, profonde, liée à son statut d’immigré, à son incompréhension du monde des femmes et à sa propre incapacité de, lui aussi, sortir de l’effroi.

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L’effroi. Si différent de l’éblouissement. Tous connaissent l’éblouissement du coup de foudre amoureux, cette dévastation du corps et de l‘âme qui soudainement anéantie, bouleverse, ravage, sublime l’être tout entier. Mais l’effroi : je suis confronté à une situation dont je ne comprends ni les tenants ni les aboutissants, je sais que cette situation me concerne, je sens qu’elle me « regarde », je sens que le processus engagé est inéluctable, mais je ne sais rien de son potentiel de destruction ou de renaissance. Je suis confronté à une situation inouïe, inédite et opaque quant aux abîmes, béances et fulgurances qu’elle va révéler. L’effroi me confronte soudainement, brutalement et sans repli possible à la perspective d’un avenir ouvert et mystérieux. Il m’arrive de penser que cette question de l’effroi est intimement liée aux conditions même de ma naissance. Je suis né quelques heures après la fin d’un gigantesque incendie qui ravagea l’essentiel de la région et au cours duquel périrent de très nombreux sauveteurs. Je suis né dans l’odeur des cendres, des corps calcinés, des pierres désintégrées. Je suis né sur une terre encore chaude et après que la nature se soit offerte une parenthèse incandescente. Ces incendies démarrent très rapidement,se propagent d’autant plus vite que la sécheresse des sous bois est totale, que les vents tourbillonnants sont violents et que l’âme des humains est flétrie. Plus tard, devenu adulte, il me fût donné de traverser en voiture et durant toute une nuit, les forêts embrasées du centre montagneux de la Grèce : je me souviens de l’étrange mélange de jubilation et d’effroi qui s’était emparé de moi et qui persista longtemps après mon retour en France.

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Sur le temps de l’enfance, il n’y a pas grand chose à dire, car je ne me souviens de presque rien, comme si, inconsciemment, j’avais un jour décidé de tirer un grand rideau de fer sur une grande partie de ces années, d’où n’émergent finalement que quelques souvenirs parfois très heureux, parfois très cruels. Mon père vivait de son côté, lui qui fût un officier de la marine de guerre avait trouvé un emploi de marin gréeur aux Chantiers Navals de la région. Ma mère, Antioche, avait choisi de vivre une autre vie, plus romanesque, loin des hommes, avec sa voisine, devenue sa compagne, Rosa. Vivre dans l’ombre de ces deux femmes nous sembla, à mon frère et moi, une chose évidente et naturelle : comment en aurait-il pu être autrement d’ailleurs, nous ne pouvions même pas l’imaginer. La semaine, tous les jours, avec deux mères et en alternance le dimanche avec notre père. J’ai donc vécu entouré de femme avec une présence paternelle incertaine, ondoyante, anecdotique. Mon père était ce qu’il convient d’appeler un brave homme : honnête, travailleur, sans doute un peu stupide, sans doute un peu raciste, sans doute un peu dépassé par la situation. Mon seul ami réel dans cette ville était un garçon de mon âge, fils de réfugié anarchiste espagnol et c’est probablement avec lui que j’ai commencé à percevoir les aventures potentielles offertes par le monde.

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Enfant, adolescent, je n’ai jamais eu le moindre intérêt pour la Mafia. Je n’ai jamais rêvé de devenir un porte flingue ou un parrain de la grande famille italo américaine. Je suis arrivé à la Mafia par un chemin trivial et prévisible : j’avais côtoyé pendant quelque temps les mouvances de l’ultra-gauche française sans ne voir jamais la possibilité de m’investir auprès de ces hommes et de ces femmes, arrogants, vindicatifs, assoiffés de pouvoir, manipulateurs. Au contraire, assez vite je me suis retrouvé dans un état d’esprit me permettant de passer à autre chose : adopter une situation de retrait, de distance, de silence. C’est dans ces circonstances et alors que n’étant ni révolté, ni amer, ni aigri, simplement absent, absent de moi-même, de ma famille, de mon époque, absent du spectacle du monde et de ses enjeux, absent de toute forme d’engagement de quelque nature qu’il puisse être, que j’ai été approché par des individus affables, déterminés, économes en mots, en phrases et effets, animés d’une détermination sans faille, farouche mais sans objet, sans destination, -sans intention, sans morale : les recruteurs de la Mafia. La séduction par le néant pragmatique, la syntaxe désertique, la théorie arrasée. Après plusieurs mois d’errance dans les tribus pratiquant l’outrance verbale, j’étais prêt pour cela. Pour cette conversation. Pour une conversation qui allait me demander un engagement total, violent, sans rime, sans raison, et sans que je puisse imaginer ni pourquoi, ni comment leur détermination avait pu se mettre au service du meurtre, du racket, de la corruption. Ils me proposèrent de prendre part à leurs actions. Et j’acceptais sans rien comprendre et sans m’en inquiéter. Je n’ai réalisé que plus tard que je faisais depuis plusieurs mois l’objet d’une observation attentive de leur part. Les réseaux maffieux de l’époque recrutaient partout et notamment dans les groupes de l’ultra-gauche bien pourvus en cyniques et frappadingues de toute nature. Ils ont pu m’approcher sans problème quand ils m’ont identifié comme irréductible à l’idéologie, incapables de m’endormir moi-même par des incantations fumeuses, rétif au mode d’organisation stalinien et descendu au niveau de toute préoccupation morale et de toute forme d’intérêt pour les gens et le monde. Ils en ont déduit que j’avais le bon profil pour mener des opérations rapides, violentes, sans demander de compte. Simplement quelqu’un, sans passé, qui réaliserait les contrats sans histoire.Tout cela me fut confirmé par la suite lorsque, devenu rabatteur je pratiquais de même à mon tour. Il ne s’agissait plus de faire la révolution ou de changer l’ordre du monde, il s’agissait simplement de faire, bien, un travail, presque comme un autre, de tenir sa parole et de respecter ses engagements. Et ce système de valeur qui ne devait plus rien à l’échafaudage politico moral dominant, me convenait tout particulièrement. Ensuite tout est allé très vite. Très rapidement j’ai eu la responsabilité d’actions mineures, puis plus importantes, puis la responsabilité d’exécutions nécessitant des moyens logistiques sophistiqués.

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Mon premier séjour en prison n’a pas duré très longtemps. J’ai pu, grâce à l’Organisation, m’enfuir facilement et rapidement. D’ailleurs mon évasion n’a rien eu d’une aventure rocambolesque, elle était simplement bien préparée, grâce à un solide réseau de complicités, de corruption et à une analyse précise des faiblesses de l’institution. J’étais entré en détention pour satisfaire à l’un des rites initiatiques de mon gang, consistant, au terme d’une opération violente, à se laisser prendre pour protéger la fuite d’un mafieux plus important dans la hiérarchie. Je vais maintenant aborder le point central de cette confession. Je vais parler du crime, de son statut, de ses modalités, de son protocole, des gens que j’ai abattus, des conditions dans lesquelles ces opérations ont été réalisées, des règles qui prévalaient à l’époque, de ce que j’y ai appris et découvert et des raisons pour lesquelles j’ai finalement rompu avec ce milieu. Ce moment de la confession est le plus délicat, non pas pour moi mais pour le lecteur. Car ici, il s’attend à des révélations, des descriptions croustillantes, émouvantes, dramatiques. Mais ce n’est pas ainsi que je vais aborder la question. Je vais commencer par parler des cadavres. Evoquer leur réalité. Réalité charnelle, obscène de l’individu mort et réduit à l’état de cadavre. Les médias sont généreux en propagation d’images de cadavres de toute nature qui s’entassent les uns sur les autres dans le charnier de notre mémoire. Ceux-là furent autrefois de vrais personnes, mais nous ne savons rien de leurs singularités, de qui les a offensés, ni pourquoi, ni comment. Ce qui était bouleversant la première fois, devient assez vite dégoûtant et pour finir, le côtoiement régulier avec ces images nous insensibilise totalement. Les images de viande pourrie, calcinée, de corps désarticulés ne sont que des images d’actualité c’est-à-dire des images vides. Comme celles de dizaines de corps rejetés quotidiennement par la mer le long des côtes de l’Europe de Sud. Les morts alignés sur les rivages comme une longue série de points de suspension dans le grand livre de l’humanisme occidental. Nous avons domestiqué les cadavres. Ils ont intégré en douceur notre univers quotidien. Nous pourrions presque imaginer traverser des villes jonchées de cadavres que nous éviterions avec dextérité en attendant que les brigades spécialisées les emportent puis que d’autres les remplacent naturellement. Comme les merdes de chien sur les trottoirs de Paris. Ni plus ni moins. L’encombrement de l’espace médiatique par les cadavres préfigure l’encombrement de la ville future, l’encombrement de la vie, la déroute de l’âme. Au vu et au su de tous. Nous avons déjà accepté le côtoiement des morts vivants, des cadavres ambulants réduits par l’extrême pauvreté au rang de déchets. Si j’aborde cette question ici c’est pour expliquer le rapport de notre organisation avec les cadavres : nous devions, pour pouvoir remplir notre mission, nous interdire tout contact avec les corps morts de nos victimes. La proscription était totale, définitive, non négociable. Quelle est la différence entre un cadavre et un vivant ? La différence c’est la viande. Qu’est-ce qu’un vivant ? Un vivant c’est ce qui fait que nous sommes immédiatement saisi par un mystère, une aura, une présence, une énergie, quelque chose qui a pour fonction et résultat de nous faire oublier la viande, le tas, la pourriture, la décomposition et de nous projeter dans un espace de poésie, de pensée, d’action de vie, de beauté. Tuer quelqu’un c’est transformer ce mystère en viande. C’est prendre la vie et négliger la viande. Il se trouve que le groupe de tueur auquel j’appartenais nourrissait, pour une raison inconnue de moi, une répulsion totale et maladive pour les cadavres. Cette répulsion avait conduit le gang à mettre au point des rituels de meurtres précis faisant en sorte qu’une fois le crime effectué une brigade inconnue des tueurs était chargée de nettoyer la scène. Notre organisation était fondée sur le crime parfait c’est à dire le crime sans cadavre. Le travail était réparti entre tueurs et nettoyeurs et il ne devait n’y avoir jamais aucun contact entre les uns et les autres. Tous les groupes maffieux ne fonctionnaient pas sur cette modalité, d’autres faisant de la présence spectaculaire du cadavre un des éléments de la scénographie du meurtre. Hors de question chez nous. Et c’est parce qu’un jour j’ai choisi de déroger à cette règle que la machine infernale a implosé.

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J’ai cessé de jouer le jeu brutalement. Il aurait pu se faire que cela soit le résultat d’un processus lent, inconscient d’abord comme un cristal qui se développe peu à peu avant de devenir une paroi granitique impossible à escalader. J’ai cessé de jouer le jeu d’un seul coup en cessant de jouer mon propre jeu. En brisant la règle de mon gang j’ai brisé d’abord l’échafaudage laborieux et autiste construit au fil du temps. Il s’agissait d’un assassinat comme les autres. Presque comme les autres. Il s’agissait d’abattre au fusil à lunette, de très loin donc, une jeune femme, sur laquelle bien sûr je ne savais rien. L’opération devait se dérouler dans la campagne toscane et impliquait le protocole habituel : repérage, implantation sur le site, répétition, guet, attente, action, dégagement. Il m’est impossible de dire aujourd’hui quel fût l’élément primordial dans la brisure qui s’est imposée à moi. Plus facile peut-être de dire quel fût le moment décisif. Il se trouve que la campagne toscane est d’une nature particulière. Ici la présence de l’homme est en même temps faite de beauté, d’élégance, de douceur et pourtant il y a dans l’air quelque chose d’indéfinissable de l’ordre du danger. Comme si au cœur de l’harmonie toscane à tout instant pouvait se déployer une irruption bestiale, un événement dramatique, comme si à tout instant élégance et beauté pouvait se transformer en cauchemar. Bien sûr il ne s’agit là que d’un sentiment diffus, lointain, opaque mais suffisamment précis pour donner à toute promenade dans la campagne toscane, même aux jours les plus heureux un désespérant sentiment de malaise. J’étais en position et prêt à passer à l’action, comme d’habitude avec simplement cet étrange et persistant malaise. Je connaissais ma cible par la photographie qui m’avait été adressée. Il s’agissait d’une jeune fille, brune, fine, sportive, à la peau laiteuse, au regard indéfinissable et dont l’histoire personnelle était impossible à imaginer. Peu importait d’ailleurs puisque la sagesse, la prudence et le professionnalisme voulait que l’on se détourne sans hésitation de ce qui aurait eu à voir avec l’ébauche d’un récit, d’un destin potentiel de nos victimes. La jeune femme est apparue à l’heure dite, comme prévu, à l’endroit où elle pratiquait son footing, comme d’habitude, à la lisière d’une forêt, elle suivait un parcours, toujours le même, le piège était donc très simple, quand elle apparut dans ma lunette de visée, je l’ai suivie un moment, j’ai tiré, elle est tombée, j’ai rangé le matériel, comme d’habitude. Dans ces opérations, tous les actes sont parfaitement ritualisés. Le dégagement, le départ, le repli, font partie du rituel. On range le matériel, on vérifie 4, 5 fois l’état du terrain, on veille à tout remettre en ordre, à ne laisser aucune trace identifiable. Dans notre esprit se met en route un compte à rebours : nous avons un temps imparti pour rejoindre la voiture, puis la ville, puis un complice pour changer de voiture, puis pour rejoindre l’aéroport. Les paliers qui scandent le repli sont aussi précis que les paliers de décompression d’un plongeur remontant des abysses. Sauf que ce jour-là, rien ne s’est déroulé comme prévu.

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Voici ce qui est arrivé. Une fois le matériel rangé, la planque nettoyée, j’aurais dû me retourner et partir, sans hâte, mais partir. Au lieu de cela je me suis retourné vers la cible, en prenant le temps et ce que j’ai vu m’a profondément troublé. Elle était située à 250 mètres environ. La jeune femme était vêtue d’un tshirt blanc et d’un pantalon de jogging clair. Elle était allongée dans un lit de fougères ; cette tache blanche brillait sur le fond sombre comme un cristal aimanté. Mon fixe était fixé sur ce point lumineux dont j’avais le sentiment qu’il bougeait légèrement. Je ne ressentais rien. J’ai mis ma valise à couvert et, comme un automate, je me suis avancé vers Elle. De cette marche d’approche, je peux dire ceci : j’avais l’impression d’aller très vite mais au ralenti. D’avancer à très grandes enjambées et de rester sur place. Que la nature était devenue silencieuse alors qu’un bourdonnement puissant avait envahi mon cerveau. J’étais un bloc de pierre mais agile. Plus j’avançais et plus Elle s’éloignait. Et plus la tâche blanche minuscule devenait éblouissante. Finalement je me suis retrouvé aux pieds de la jeune femme. Il n’y avait rien à redire. L’impact de la balle était parfait. Pas de dégât. On pouvait supposer que la jeune femme dormait. Ce doute m’a désintégré. Parce que j’ai commencé à lui parler. Jamais je n’aurais pu imaginer l’importance qu’allaient prendre ces paroles au chevet d’une femme endormie. Elle était morte pourtant. Ceci est parfaitement clair. Elle était absolument morte. L’endroit de l’impact et la nature des projectiles utilisés ne laissaient aucun doute à ce sujet. Elle avait les yeux fermés et son visage était tranquille, paisible et la position dans laquelle elle était tombée était la plus naturelle des positions possibles. Rien d’un corps désarticulé et soufflé par l’impact, simplement une chute lente, évidente, simple, enfantine, qui me rappelait vaguement quelqu’un de familier. Je me suis assis, des brins d’herbe roulaient entre mes doigts, un passant nous aurait pris pour des amants. C’est la tombée de la nuit et la fraîcheur du soir qui m’ont sorti de ma rêverie. Plusieurs heures se sont donc déroulées ainsi pendant lesquelles je n’ai pas cessé de parler en ayant, aujourd’hui encore, la conviction idiote qu’elle a tout entendu, tout compris et tout emporté avec elle.

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Je reviendrai sur cette conversation avec une morte. J’y reviendrai en me demandant ce qu’il en est réellement de ce mystère de la parole à chaque instant et qu’elle que soit la situation, y compris celle d’aujourd’hui : la confession. Mais avant, je vais faire un petit retour en arrière et reparler de cette question du crime, non que j’ai sur ce sujet des idées nouvelles, non pour tenter de comprendre, mais pour replacer le crime dans le crime. Le crime individuel semble s’opposer aux crimes de masse, aux génocides, je n’en suis pas certain. Mon corps, mon esprit, tout mon être étaient engagés dans la démarche criminelle alors que je n’y éprouvé aucun plaisir, ni non plus aucun dégoût. Mon attitude n’était en rien le résultat d’une impérieuse pulsion souterraine et irrépressible. Alors de quoi s’agit-il ? Il m’est arrivé d’avoir à conduire des actions en Amérique Latine, en Argentine et au Brésil. A Buenos-Aires, par exemple, au moment de la grande dépression économique. Cette crise, de celles qui implosent le cœur de la société, avait la vertu de rendre visible et lisible ce qui dans les faits quotidien d’un peuple échappe à l’attention. Dans les quartiers bourgeois de la ville certains résidents avaient pris l’habitude de disséminer des bouts de verre tranchants dans leurs sacs poubelles, pour qu’au petit matin les enfants errants en quête de nourriture s’y déchirent les mains. Crime qui ne dit pas nom. Il se trouve des hommes et des femmes capables d’organiser de façon domestique et quotidienne la ritualisation d’un crime dont l’enjeu est la mise à mort d’une idée : l’humanité. Paradoxalement, dans la même ville, aux abords des centres de restauration rapide, des grappes d’enfants attendent la sortie des poubelles car les denrées non vendues, soigneusement séparées des denrées entamées, sont préparées à leur attention. D’un côté le meurtre rituel est intériorisé à l’endroit du monde ou l’on pourrait attendre, au pire de la compassion, et de l’autre côté, à l’endroit du monde où l’on attend plus rien la possibilité d’une « humanité » qui se manifeste sous forme de déchets consommables.

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Dans le désastre intérieur où je chemine j’imagine que cette question du balancement continu entre le mal et le sublime trouverait peut-être une voie de dégagement du côté du merveilleux, car il est essentiel de parvenir à comprendre la nature et l’ampleur de nous-même qui se manifestent lors d’un échange merveilleux, quasi divin avec le monde, avec la nature, avec les œuvres, avec les autres, avec les autres y compris une fois qu’ils sont morts. Plus essentiel encore de percevoir la part qui jamais ne sera présente dans cet échange. Une part de nous-même est accessible à l’autre et l’en priver serait inutile et indécent. Une autre part reste inaccessible, par faiblesse, indisponibilité, égoïsme, orgueil et par crainte surtout de ce qui pourrait advenir alors. Cette part manquante explique pourquoi notre commerce avec les autres pourrait parfois atteindre de belles intensités si nous n’employons pas notre énergie à laisser condamnées les portes du merveilleux car nous redoutons ne pas disposer des nécessaires pour surmonter l’inouï qui pourrait surgir. Avertis par nos expériences antérieures, ou ce qui en tient lieu, nous spéculons sur des souffrances potentielles et essayons de ne pas nous prendre les pieds dans le tapis de l’amertume et de la désillusion. Le doute qui advient alors est tel qu’il congèle par anticipation notre désir de franchir le seuil du merveilleux. Il est vrai que le prix à payer n’est pas mince mais en cantonnant nos ambitions aux cartographies du possible et du souverainement raisonnable c’est à nous-même que nous interdisons l’accès. Nos vies antérieures auraient pourtant dû nous permettre de comprendre qu’il n’y a de désillusions qu’à proportions des illusions qui régnent sur le monde en putes magnifiques ; l’illusion du monde, de la nature, des œuvres, des autres n’est que de la conscience congédiée : c’est parce que nous avons répudié la splendeur qui nous appartient que les portes du merveilleux se sont refermées, et quand se présente à nouveau l’hypothèse d’un sursaut, nous devrions nous demander avec qui, comment et pourquoi, cette part de nous-même artificiellement maintenue en jachère trouvera son emploi. Nous avons l’intuition encore un peu vague qu’elle ne le trouvera finalement que dans un extérieur de nous-même comme si cette dimension de notre être n’existait que dans l’attente de sa reconnaissance, de son acceptation, de son partage. C’est peut-être à ce moment là seulement qu’il nous est possible d’accéder à la conscience du merveilleux inclus dans l’abandon de soi à l’autre. Cet abandon implique bien sûr quelques préalables : une appropriation lucide de sa propre puissance, c’est-à-dire de sa propre disponibilité à trier entre ce qui reste négociable et ce qui ne l’est pas, une appropriation risquée de la puissance de l’autre et de sa capacité à nous convier dans l’au-delà de l’ordinaire du monde. Quand nous parviendrons nous-même au seuil de la grande mort, il nous sera loisible d’établir la liste de celles et de ceux qui seront admis à engager avec nous une ultime conversation. À cet instant, au paroxysme enfin atteint de la conscience de soi tout sera facile et évident. Ceux qui seront là, d’abord transis de chagrin accueillerons ensuite sans formalités inutiles la part vive de nous-même comme une renaissance d’eux-mêmes, comme un mystère à transmettre, et tous nous connaîtrons alors la joie jaillissant au cœur même de la peine.

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Car enfin, nous voyons bien que la dynamique de la mutation en cours, induit un réagencement général des valeurs sur lesquelles se fondent nos sociétés. Le socle prétendument démocratique est structuré sur du sable car toutes ses valeurs sont percutées, laminées par l’ampleur des mutations en cours. Qu’il s’agisse du travail, disqualifié par l’économie financière, de l’art et de la culture disqualifiés par le spectacle, de la famille disqualifiée comme instance de transmission, de la politique minée par les misères médiatiques, du territoire comme espace vital des communautés, et puis d’ailleurs qu’est-ce qu’une communauté si ce n’est la conscience des liens, plus que les liens eux-mêmes ? Tout se passe comme si devant l’impossibilité générale de se replier sur des critères classiques d’observation et d’analyse des évolutions des sociétés, au motif qu’ils ne sont plus opératoires, il fallait tenter d’imaginer d’autres manières de regarder les mutations et le devenir de l’espèce. Tout se passe comme si de nouveaux continents étaient en voie d’apparition : le continent de l’adolescence normalisé d’un bout à l’autre de la planète par les marques, le continent des classes moyennes tétanisées par l’hypothèse de la précarité, le continent des exclus. Tous ces continents, également à la dérive, sont cimentés et désintégrés en même temps par le continent transnational et transculturel des médias. Ils sont sujets aux soubresauts des violences institutionnelles qui se manifestent d’abord dans le langage et contre lui. Comme si une guerre générale mais occulte était menée contre la pensée. Les groupes maffieux ont une intelligence intuitive des dislocations en cours qu’ils accompagnent souvent et organisent parfois : ils ont un génie naturel qui leur permet de jouer avec les béances, les fissures, les effondrements pour en tirer le maximum de profit avec un cynisme total et tranquille et une efficacité a toute épreuve.

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Je voudrais revenir rapidement sur cette question du merveilleux dont j’ai parlé un peu avant. Je me souviens d’une opération menée en Afrique, au Mali dans les territoires habités conjointement par les Peuls et les Dogons. Cette opération fût un fiasco total mais heureux et je ne m’y attarderai pas plus longtemps. Je dus séjourner seul plusieurs jours dans une zone désertique assez proche de la grande falaise de Bandiagara : je fus confronté comme jamais avant et plus jamais depuis à la stupéfiante fécondité des espaces traversés en marchant : apparitions soudaines, souffles magiques, hallucinations joyeuses, vies improbables surgissant de la pierre et du sable… Comme si à cet endroit du monde aucune autre actualité que celle du merveilleux ne pouvait tenter sa chance. Comme si, ici, le surnaturel devenait la chose la plus naturelle qui soit. Chaque branche desséchée, chaque bosquet fossile, chaque rocher, chaque amas de sable, chaque apparition d’un petit rongeur du désert, chaque élément du là / ici devenait immédiatement un événement inédit : dans ces conditions le marcheur ne marche plus mais surmarche quelques centimètres au dessus du sol. Et puis les survenues discrètes de quelque pasteur ou chasseur du coin ne pouvaient qu’ajouter au bouleversement des lois de la gravité. Ce jour-là j’ai cru accéder au statut de survivant, de plus que vivant, de plus que témoin, de plus que passant, de plus que tueur, de plus qu’humain et en capacité alors d’engager la conversation avec les dieux.

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Trois fois auparavant je m’étais retrouvé dans le grand bidonville surplombant la baie de Rio de Janeiro pour trois exécutions commanditées par trois organisations différentes. La première action était menée pour le compte d’une organisation suisse masquée sous une ONG à vocation humanitaire, la seconde était commanditée par des groupes financiers liés à l’édition musicale de musiques tropicales, la dernière concernait un règlement de compte entre blanchisseurs d’argent oeuvrant pour le compte de l’industrie du cinéma porno et de l’art contemporain. Cette falaise conjointement occupée par des très riches et des très pauvres offre aux habitants un point de vue unique sur la baie qu’elle domine ; tous élargissent les dimensions du monde par un simple regard.

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Vous vous demandez peut-être comment des organisations maffieuses peuvent se développer sans poser plus de problèmes au cours général des affaires de la société. En fait les premières ont évolué, les secondes ont évolué et les deux ont fini par se rejoindre et se confondre. Alors même que les médias continuent de relayer avec une complaisance infinie la fiction démocratique, alors même que les personnels, appareils et organisations politiques nationales et transnationales continuent de simuler les nécessités de leur existence pour le salut de la démocratie, l’organisation concrète du monde est aux mains de féodalités familiales, industrielles, sectaires, financières, militaires. Ces féodalités qui se comportent comme des féodalités, c’est-à-dire qu’elles se déploient au rythme de leurs guérillas, se laissent voir comme des conflits idéologiques, religieux, ethniques, stratégiques. Le cirque guerrier est nécessaire au spectacle médiatique comme les commentaires des experts qui nous éclairent sur les tenants et aboutissants supposés des affaires du monde. Le leurre est total, efficace, souverain. Et se sont bien entendu ces féodalités qui sont les commanditaires des réseaux maffieux. D’ailleurs leur culture est une culture du réseau. Des réseaux : de transport, de relations, électroniques, transnationaux, financiers, occultes comme officiels, clandestins comme institutionnels. Les réseaux maffieux sont passés maîtres dans l’art de produire de l’information, de la diffuser, de la détourner, de la décrypter, de la contrôler. Bref, ils sont l’information. Ils ont donc toute la latitude pour produire, à flux tendu, les simulacres événementiels et spectaculaires dont ils ont besoin pour opacifier leurs activités réelles. Les nouvelles maffias nées de la déferlante mondialisée et venues des rivages sibériens et asiatiques sont simplement beaucoup plus sauvagement brutales et beaucoup moins folkloriques que les anciennes auxquelles j’appartenais.

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Je reviens un instant sur ma conversation avec la morte de la campagne toscane. Un jour j’ai lu l’anecdote suivante : quelque part du côté des calanques marseillaises un homme en ballade sur un chemin de crête aperçoit en contrebas une forme humaine, en équilibre précaire au bord de la falaise. Il comprend instantanément qu’il s’agit d’une femme qui va se jeter dans le vide. Il s’approche lentement. Il est trop loin pour l’attraper mais assez près pour se faire entendre. Il commence à parler. Elle écoute. Il va lui parler pendant 5 heures. Personne ne saura jamais ce qu’il a dit, ni ce qu’elle a entendu. 5 heures plus tard quand il se retourne pour regagner la route elle se retourne aussi et le rejoint. Qu’une conversation puisse s’engager, que l’on en connaisse rien, qu’un saut dans le vide soit reculé dans le temps et dans l’espace par le simple fait d’une voix, sortant d’une bouche, traversant l’espace et trouvant un cœur, fait de la parole, à ce moment là, quelque chose de plus précieux qu’un trésor, qu’une preuve, mais quelque chose qui relève d’un mystère. Un mystère comme il y a un mystère de Lascaux, un mystère quand un vivant parle à un mort. J’ai parlé à la morte pendant des heures. Je ne me souviens plus de quoi. De toutes manières je ne suis plus très sûr de rien quant à ce qui est arrivé ce jour là. Par commodité sans doute j’affecte de penser qu’elle a tout entendu. Mais je sais qu’il s’est joué ce jour là, entre moi et elle, entre moi et le monde, un événement décisif dont l’essentiel m’échappe. Sauf ceci : lors même qu’elle était confrontée au concret de la mort j’étais, moi, confronté à l’abstraction de la clandestinité. Je savais, ayant dérogé à la règle, devoir vivre désormais une triple clandestinité : quitter l’organisation, sortir du monde, m’évanouir à moi-même. Tout est donc advenu comme si par cette femme j’accédais à une autre dimension de l’être, comme si par le sacrifice j’accédais à une re-naissance, une renaissance vaine qui me projetait pour toujours dans un vide sidéral, un vide sans objet, sans perspective, sans résonance, sans écho. Je venais de renaître en la tuant, et de naître dans un néant épiphanique.

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J’ai cru plusieurs fois apercevoir la femme. Il faut dire que les brunes à la peau laiteuse et aux lèvres rouges carmin sont assez rares et facilement repérables. Elles sont comme des banquises ensanglantées dans la tiédeur urbaine. Celles que parfois j’ai eu l’occasion d’approcher semblent nées pour convier le désastre. De tels êtres sont des fléaux nécessaires comme sans doute ces êtres aux oreilles sans lobe et qui ont le don de provoquer chez moi un sentiment de panique. Ma victime avait des lobes généreux et j’en fus soulagé. Je n’aurais pas aimé abattre une personne sans intérêt.

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Je suis un clandestin dans un monde qui accepte, poursuit et accélère sa dérive. Il m’arrive parfois de penser que c’est le monde qui est devenu clandestin et que je suis le seul qui habite le monde réel. Je ne suis même plus certain de savoir encore entendre les bruits, l’écho, la palpitation du monde. C’est un curieux paradoxe que d’accéder au néant à l’instant de sa renaissance comme si l’aveuglement dans lequel j’ai vécu si longtemps de la fin de l’adolescence jusqu’à la moitié de la maturité était une composante normale de la vraie vie. Alors qu’aujourd’hui j’ai le sentiment d’avoir rejoint la vraie vie je ne suis pourtant confronté qu’aux parois du néant. Il faut dire que je vis dans un monde étrange : un monde dans lequel la brutalité de la nature et des éléments semble démultipliée, un monde dans lequel la trivialité des êtres semble sans limites, un monde dans lequel la désinvolture des moyens d’information semble sans fond, un monde dans lequel commerce équitable, développement durable, capitalisme éthique sont devenus les slogans de citoyens congelés par la peur de l’avenir, un monde dont tout laisse à penser qu’il est recouvert, submergé par un flot ininterrompu de pulsions en désordre. Un monde dans lequel, les voix pour être encore entendues, supposent soit un immense fracas, soit un immense silence préalable. Chez les anciens grecs la représentation était précédée d’un capharnaüm sonore destiné à nettoyer l’esprit et à préparer cet esprit à ce qui allait suivre. Aujourd’hui si l’on nettoie l’esprit c’est pour mieux le préparer à la publicité, à la consommation et uniquement à cela. Je vis dans un monde où je vois des gens chercher à mettre en place des stratégies individuelles de survie pour s’extraire du merdier. Je vois des gens quitter l’âpreté de l’engagement au sein de la société pour se reconvertir dans le toilettage pour chiens. Je vois des hommes ne sachant plus retrouver l’axe central de leurs différentes identités de fils, de père, de mari, d’amant et incapables de répondre aux questions même muettes de leurs enfants : qu’as-tu fait de toi ? qu’as-tu fait de moi ? qu’as-tu fait du monde ?

Soudain une illumination m’a traversé l’esprit. Non pas que j’étais mort, non pas que j’étais mort depuis toujours, mais que j’étais non né depuis toujours, que j’étais l’enfant non né de cette femme morte que je venais de tuer.