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CHRISTINE WILMÈS & PATRICK MASCAUX // IL FAUT ABSOLUMENT RETOURNER AU KARIJINI CIRCULAR POOL

Comment, au coeur des ruines, représenter la beauté du monde ?

Un matin, nous quittons la zone résidentielle sud de Tanque Verde pour faire du repérage aux alentours de la Davis – Monthan. Le dimanche, le trafic est plutôt fluide à Tucson. En tournant dans Nebraska, on pénètre au royaume des fantômes. De chaque côté de la rue, des clôtures de 8 pieds de haut au moins délimitent les bouts de déserts convertis en casse pour avions de l’Air Force. Ici, il y a de tout : bombardier, hélico, avion de chasse,…même du 747. Ils sont classés, tatoués d’un matricule, alignés en quinconce, les cockpits siliconés blancs. Nebraska tombe en cul de sac sur une porte grillagée et cadenassée avec bergers allemands, Harley Davidson et deux ZZTop barbus qui ont passés la nuit de garde du WE à coup de Budweiser…Va pas être facile d’entrer…

Là, on débite les corps d’avions en morceaux étranges qu’on distribue en nouvel alignement : les nez, les ailes, les queues,…La zone idéale pour le boulot…

Deux gros SUV arrivent droit vers la porte. Ils ont la clé du cadenas et étonnement, ils parlent français. On s’explique, on deal et…sympa, ils nous font passer gratos comme membres de l’équipe. Ils terminent le tournage d’un clip pour un chanteur français et les ZZT leur ont tiré 1000 dollars pour la clé et les 48h du week-end dans la casse. OK on est dedans. Merci Patrick F. On a 8 heures devant nous. Faut être dehors avant que le proprio ne revienne à 18h.

Deux vieux Mac Dowell encore entier, dix nez de Boeing alignés, des corps d’hélicos camouflés jaunes et bruns marqués « rescue » revenus de Corée ou du Vietnam, des alignements de capots de réacteurs dans le sable…une zone interdite…des avions de ligne USAF revenant de Colombie…Ici ok pas de photo…On ne sait plus où donner de la tête, on court éberlués dans le cimetière d’aluminium avec les pots de silicone et le rollei…le paradis sur terre…

Une énergie féroce émane de ces lieux chaotiques et hors du temps.

Ces ruines ressemblent à un lieu de passage entre les mondes comme une porte de science-fiction. Elles nous ancrent dans le passé et nous projettent dans le même temps avec précision dans la vie et dans l’avenir.

La force de la nature est telle qu’elle dissout, absorbe, digère toutes ces couches d’énergie.

C’est là précisément que se situe la beauté du monde, dans sa capacité de tout absorber.

Une radiation universelle emmagasinée par le temps ne demande qu’à être captée.

C’est cette force qui nous attire. Elle surpasse tous les soucis de style et de représentation. Le relevé est brut. Nous ne représentons pas, nous présentons.

Le soir, soleil rasant, nous tombons par hasard sur des montagnes d’aluminium colorées, des grues, des presses. Ici c’est la fin du cycle. Les corps d’à côté sont déchiquetés pour le recyclage…Futures boîtes de Coke ?

Un Pick Up, un flic, « No photography please ». OK, on rentre au Caravan Park.

Comment, au coeur des chaos du monde, vivre l’amour de l’art et l’art de l’amour ?

Comment vivre l’art et l’amour ailleurs que dans le chaos ?

La rencontre se produit à Mexico DF où nous vivions chacun, sans doute à la recherche d’un certain « désordre », fuyant la grisaille monotone européenne des années 80.

La mégalopole nous scotche littéralement ; s’en extraire demande un effort immense, la ville est envoûtante. La surprise est à tous les coins de rue, bonne ou mauvaise…

Ensemble, nous nous installons dans ces « nouveaux » quartiers plus ou moins sauvages qui grappillent la montagne ceinturant la ville magique. L’air est encore pur, enfin, on le pense puisqu’on aperçoit le nuage crasseux en contre - bas.

Au bout du boulevard en terre (Avenida de las Torres), une base de la RUTA100 (transport en commun de Mexico) accueille son armée de vieux bus pour la nuit (de 23h à 5h du mat). Au petit matin, après 6h de sommeil, on lance les gros diesel l’un après l’autre. C’est noir de suie. Nous, on dort encore.

« Subiendo por el Ajusco » (« en montant vers le volcan Ajusco »), il y a 20 ans, c’était une sorte de campagne urbaine anarchique où la possession du sol n’était pas vraiment définie. On se connectait au réseau électrique debout sur le toit d’une voiture, à l’aide d’une perche en bois, en posant ses propres cables (+ & -) au poteau du coin.

En face de la grille du jardin, une casse de voiture de l’ISSTE (Sécu Mexicaine) gardée jour et nuit par la vigilencia.

C’est là, dans ce chaos, que naît l’Amour de l’Art :

l’entreprise titanesque de mouler en latex liquide les vieilles ambulances et bus Chevrolet, les vieux corbillards Cadillac pour la scénographie de « Baillando una pieza sin Musica ».

C’est là, dans ce chaos, que naît l’Art de l’Amour :

notre fils, prématuré de 15 jours, tape du point, perce les eaux, au parfum du latex à l’ammoniaque. Némo, né à Mexico DF, le 25 mars 1988.

« Subiendo por el Ajusco », aujourd’hui, c’est probablement la ville plus régulée, avec des rues goudronnées, de nouvelles lignes électriques, des égouts publiques et plus un seul terrain vierge à gaspiller en casse ou garage à bus.

Le périmètre de la Ville Magique a du reculer d’au moins 20 km ?

Si les images devaient disparaître que resterait-il ?

En avril 1995, dans la Sierra Madre, la météo n’est vraiment pas terrible. Le vent est glacial. Nous travaillons pas très loin de Creel dans l’Etat de Chihuahua au nord ouest du Mexique. Au pied des rochers clochetons, nous avons transformé de grands sacs poubelles gris en KWay de fortune pour couper le vent.

Du fond des canyons du Baranca del Cobre s’échappent des sons fluides transportés par les courants froids. C’est Pâques et les indiens Tarahumaras communiquent d’une vallée à l’autre avec des tambours. L’onde portée par le vent arrive jusqu’à nous avec une intensité fluctuante. Une autre vague nous arrive du nord. Elle répond à la première. Le dialogue se met en place. C’est l’Internet des canyons.

Depuis, nous ne nous déplaçons plus sans micro, bonnette et DAT. C’est devenu partie intégrante du « relevé ».

Dans les installations, les montages sonores se mélangent et dialoguent à la façon des vagues dans les canyons : le vent dans les 13 pylônes émetteurs du Cap Ouest d’Exmouth en Australie avec le claquement sec du pilon du Mud Tank abandonné à l’est d’Alice Springs, avec les craquements des crevasses du glacier du Chardon en Isère, avec l’hymne des éoliennes de Palm Springs, au bord de l’ I10 en Californie.

Si les images disparaissaient, il resterait, entre autre, ces pistes sonores qui joignent l’ensemble des sites relevés. Aussi le touché des empreintes, ces moulages de silicone, entre images négatives et sculptures molles, réalisés sur chacun des sites.

Que feriez vous de vos vies si demain vous étiez frappés de cécité totale ?

Les prises de son, constantes dans les relevés, ont d’abord été présentées de façon brute dans les installations. Ces données sonores ont été intégrées aux vidéos.

Le son est préalablement analysé, disséqué dans toutes ses strates. Un monde intérieur inconnu est apparu offrant des ouvertures nouvelles au projet.

Si, subitement, nous étions frappés de cécité, nous nous plongerions d’abord dans ce méticuleux travail de laboratoire sonore, analysant et manipulant toutes ces données emmagasinées depuis plus de 10 ans.

Le travail du moulage, un peu en perte de vitesse depuis quelques temps, pour des questions de logistique de voyage, pourrait aussi reprendre toute son importance.

Ensuite, très vite, canne blanche, micro et pot de silicone en mains, nous pourrions à nouveau parcourir le monde à la recherche de nouvelles images…sonores et tactiles.

Si aveugles, nous devenions sourds et manchots, la situation deviendrait plus préoccupante.

Que pensez-vous des mondes de l’art ?

Les mondes avec lesquels nous avons le plus de mal à nous situer.

Des mondes qui ont d’ailleurs du mal à nous identifier.

On s’ignore, puis périodiquement on se regarde droit dans les yeux.

On tente des percées l’un vers l’autre. Puis, on se sépare à nouveau.

Le processus est en cours depuis 10 ans.

(Conversation de revue de portfolio / Houston / 14 :18 / 25°C / 100 USD le RV de 20 minutes – moyenne comprenant avion, Metro-Rail, hôtel, rendez-vous et sandwich).

[…]

« Vous venez me voir de la part de qui ?

Vous n’avez pas d’agent en Belgique ?

Vous ne connaissez pas mon ami Machin à Antwerp ?

C’est curieux, je n’ai jamais entendu parler de vous.

Amazing project. Comment vous situez vous par rapport à Truc ?

Vous collez vos prints sur aluminium ? C’est lourd à transporter.

Et vos projecteurs vidéo, vous les présentez comment dans l’installation ?

Vous comprenez, c’est important.

Moi je vends de la photo, du print, pas de la vidéo et je me vois mal dissocier l’un de l’autre.

Contactez Machin, ça pourrait peut-être l’intéresser.

Laisser-moi vos coordonnées et tenez-moi au courant.

Twenty minutes, time is up.

Merci, bonne chance et continuez, c’est très intéressant ce que vous faites.

Au suivant. »

[…]

(Conversation de sauna / Bruxelles / 20 :05 / 89°C / Sablier indiquant 12 minutes / 2€50 les 2 heures avec piscine / le tout naturiste + 30€ d’affiliation couple annuelle au club).

[…]

« Fait chaud. Tiens, et vous, vous faites quoi dans la vie ?

Nous, on travaille en couple. On est artistes plasticiens.

Oui, mais vous faites quoi ?

On fait des installations.

C’est quoi ça ?

On travaille la photo, la vidéo et le son.

Ah, vous faites de la musique.

Mais, vous vivez de quoi ? C’est quoi votre métier ?

Tu es quand même architecte de formation ? »

[…]

A quoi ressemblera l’an 2047 ?

Blog 2047

18 mars 47

Zut, le groupe d’éolienne de la cité a des ratés encore une fois …Faudra que j’en parle au syndic. D’ici à ce que le groupe à pile ripe et on sera sans électricité sans eau et sans chauffage…Je vais préparer les fringues de survie on ne sait jamais !

20 mars 47

La bande des vieux revient de la cure sur Mars, ils ont rajeunit de 50 ans…J’ai parlé avec l’organisateur, j’aimerais qu’on me permette de partir bientôt ! Pourquoi faut-il attendre ses 98 ans accomplis avant de partir !!! C’est débile ! Ici la peau pend, si j’oublie de prendre les médocs je deviens sénile…Bon, patience…patience !

15 avril 47

Ils ont bien fait de mettre ces catalyseurs en orbite ! C’est génial quand même de s’éveiller chaque matin sans craindre une tornade…Bon, ce vent constant c’est fatiguant …Si ils pouvaient gérer un peu mieux le soleil et la pluie comme ils le font aux pôles je serais contente !

18 avril 47

Mon écran de gestion de courses est naze…J’aimerais commander un pack de nouilles d’Orient à Pékin, des feuilles de maïs du sud à Bogota, du fromage bleu d’Occident à Millau…J’aime bien faire mes courses par écran, plus simple, ç’est là dans la journée par le câble, beaucoup moins cher et on ne rencontre personne…Tant pis, j’irai dans la Cité.

19 avril 47

C’est la dernière fois que je vais à la Cité ! Des gens partout, qui se bousculent, des gosses qui crient…Les étals sont les mêmes qu’il y a 30 ans, les files aux caisses impressionnantes, personne pour conseiller à part les robots ! Le plus dur c’est les produits…Des fruits frais qui puent, de la viande carrément crue dans des cartons…Des légumes qui ont l’air pourris, ils en sont encore au bio je parie ! Pfff ! Le monde est décidément à 2 vitesses !

20 mai 47

Chouette invitation, je suis contente comme tout d’aller au ski !!! J’ai pris une bonne dose de DHEA+. J’espère que tous les canons à neige fonctionneront cette foi et que la bulle de froid sera étanche, pas comme l’autre fois, on avait l’impression de skier dans la boue refroidie…

12 juin 47

Mon fils est venu comme chaque année pour mon anniversaire.

Il a une nouvelle femme…62 ans…et un nouveau bébé…Elle est fort âgée pour avoir un gosse…Je ne m’habitue pas aux vieilles avec bébé, je dois être rétrograde…

25 juin 47

C’est le mois des réunions ! J’ai été voir mes sœurs en Ardennes. Quel voyage !

Incroyable qu’il soit plus simple d’aller à Singapour qu’à Arlon ! Tout est tombé en panne évidemment ! Il n’y en a que pour les grandes compagnies pleines de fric …Au fond, la voiture n’était pas une si mauvaise solution…

12 juillet 47

Mince on a eu peur ! Un ouragan d’une violence inouïe a frappé l’Europe…Il paraît qu’ils faisaient l’entretien du catalyseur et qu’ils ont oublié de brancher je ne sais quoi…et hop un cataclysme. Chez mes sœurs, l’écran régulateur d’ozone a explosé. Adieu jardin…

30 août 47

Emilie revient de la grande barrière reconstituée…« Magnifique ! Et tu n’imagines pas les poissons incroyables que j’ai admirés : un requin, une raie manta, des millions de petits poissons…Sublime ! »

Pff…Moi j’ai tout vu en vrai, j’ai nagé au milieu des poissons, des coraux et des anémones…Et j’ai presque touché une raie manta à la petite barrière d’Exmouth !

15 septembre 47

Encore des émeutes à El Paso…Est-ce possible qu’un jour la terre appartienne à tout le monde ? Que Rachid, Pedro ou moi, on puisse aller vivre dans le pays de notre choix ? C’est vrai que vu l’état de la planète, tout le monde veut être au même endroit…

Croyez vous au bonheur de vivre ?

On raconte aux enfants des contes de fées avec des princes charmants, des princesses et de l’amour qui suinte pas tous les pores de l’histoire. On raconte qu’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

On croit plus à la rage de vivre qu’au bonheur de vivre.

A la chance qu’on a de vivre et d’y penser, à la chance qu’on a de rester deux pas en arrière de la vie pour regarder, faire des images et des textes qui proposent un certain recul aux idées reçues justement.

La chance de se souvenir qu’une grande majorité du monde n’a pas le temps du bonheur, à peine celui de gagner de quoi survivre. La chance d’avoir des doutes pour l’avenir.

On sait que les glaciers fondent, que les phoques sont gorgés de mercure, que la grande barrière de corail aura disparu dans 25 ans, qu’il est dangereux de se baigner dans les rivières, que la plupart des animaux et des plantes sur terre et dans la mer sont en voie de disparition.

On sait que 20% du budget global des Etats-Unis sont consacrés à la défense, qu’ « mur frontière » supplémentaire de 1500 kilomètres va être construit entre le Mexique et les USA.

Que des africains, qui survivent à la traversée de la mer en barque de fortune, passent clandestinement en Europe. Que ceux qui sont arrêtés seront emprisonnés dans des centres fermés puis expulsés vers la case départ.

On sait qu’au mépris de la santé les OGM sont distribués sur les marchés, que des sociétés spéculent sur le prix du maïs entraînant une hausse spectaculaire du prix de la tortilla, nourriture de base des pays d’Amérique du sud.

Mais un petit Joachim de trois semaines a dormi deux heures sur mon bras l’autre jour.

Pedro, le compadre, nous a téléphoné du DF pour annoncer la naissance de Maria.

Notre fils Némo, 19 ans, boxeur, a entrepris des études d’ingénieur en bio - technologie.

Cet été, nous paierons 20€ la nuit pour vivre et marcher nus dans 350 hectares de nature.

Il faut absolument retourner au Karijini Circular Pool.

Christine Wilmès & Patrick Mascaux – 12 février 2007

WILMES & MASCAUX > www.wilmesmascaux.com

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