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Introduction

CE NUMÉRO SPÉCIAL DE SKLUNK EST PUBLIÉ À L’OCCASION DE LA SORTIE DU NUMÉRO D’AVRIL 2007 DE LA REVUE STRADDA (dossier "art public en 2025" coordonné par Pierre Bongiovanni)
Stradda
"horslesmurs" (Centre national de ressources des arts de la rue et des arts de la piste).
68 rue de la Folie Méricourt
75011 Paris
Directeur de la Publication : Jean Digne
Rédacteurs en chef : Jean Digne, Stéphane Simonin, Thierry Voisin

Pour nombre d’artistes et de chercheurs 2025 est déjà là.

Quelle que soit la sensibilité des administrations et des politiques à leurs visions, les artistes ne se privent pas de vagabondages dans les domaines traditionnellement réservés aux urbanistes, aux scientifiques, aux biologistes, aux militaires ou aux stratèges des réseaux. Certains, on le verra ici, inscrivent d’ores et déjà leurs projets dans l’échéancier 2025, à court terme finalement.

Leurs visions sont bel et bien là. Mais s’agit-il vraiment de visions ? Oui, si l’on se réfère aux usages / visages des arts et des technologies actuels, non si l’on se donne le temps de regarder du côté des laboratoires de recherches et des avancées les plus fécondes de l’art. Car ce dont il est question ici existe déjà, au moins à l’état de prototypes ou de projets en cours d’étude et de développement.

Répondant à la question de STRADDA : "nous sommes en 2025, imaginez une oeuvre destinée à l’espace public prenant en compte les mutations techniques" [1], certains créateurs imaginent du "monumental urbain" transfiguré par les dérives climatiques de la planète, d’autres des perturbations et des ré-agencements invisibles mais massifs se déployant au sein des réseaux transnationaux de communication électronique, d’autres des dispositifs artistiques directement reliés aux cerveaux et aux organismes des passants. Tous ont intégré, même quand ils choisissent de ne pas en tenir compte, les mutations technologiques en cours, les mécanismes de la mondialisation, les enjeux géo-stratégiques, l’instabilité du monde proportionnée à ses fantasmes sécuritaires, protectionnistes et identitaires.

Loin de procéder à une instrumentalisation technoïde conjuratoire ou fétichiste, les artistes et chercheurs réunis ici, proposent des "Actions Manifestes" qui devraient nous permettre d’ouvrir davantage encore l’espace critique, c’est-à-dire l’espace de pensée nécessaire au surplomb et à la maîtrise des enjeux des révolutions culturelles, sociales et économiques en cours.

L’exercice auquel nous nous prêtons présente cependant trois difficultés majeures auxquelles le lecteur devra accorder attention :

1°) la première difficulté tient essentiellement au fait que, paradoxalement, ce qui est déjà là, dans les laboratoires spécialisés, semble encore de la science fiction au plus grand nombre. Plus les mutations sont rapides et décisives, plus il conviendrait d’y consacrer du temps et de la réflexion. Mais, globalement, ce n’est pas ce qui se passe : nous nous contentons, faute de mieux, de feindre contrôler des processus qui nous étonnent (et parfois nous stupéfient ou nous tétanisent) et dont les conséquences potentielles nous dépassent.

Regardons ce qui advient sous nos yeux dans le domaine de la communication électronique : au début (et le début n’est pas si loin : 1960) les stratèges militaires américains cherchent un mode d’organisation de l’information pouvant résister à une attaque nucléaire soviétique : ils inventent la dissémination des centres d’édition et la multiplicité des réseaux de diffusions. Les universitaires, les chercheurs et les artistes américains voient très vite l’énorme potentiel des territoires maillés par l’information numérisée : ils donnent au web ses lettres de noblesse et en forgent les structures de développement utopique ("si tu détiens une information, partage la, si tu cherches une information, demande la"). Maintenant que la propagation épidémique du web et la culture des réseaux sont devenus les piliers de la culture (et bientôt peut-être de l’économie) dominante (et cela indépendamment de la "fracture numérique") de nouvelles perspectives se dessinent.

" À l’encontre des discours sur les vertus décentralisatrices du réseau, on a assisté, dans tous les secteurs, à la montée des oligopoles. (…) le réseau autorise la "fragcentration", qui combine concentration et fragmentation (sous-traitance, externalisation). Toutes sortes de raisons - économiques, sociales, voire anthropologiques - militent pour la relocalisation du monde. Le réseau peut servir ce scénario qui produira des effets notables d’ici à 2020. Le monde sera plus " glocal " (global-local) qu’il ne l’est.

Les conséquences néfastes, ce sont les issues fatales qui se dessinent au bout des tendances lourdes actuelles. Les délocalisations, combinées avec la financiarisation des biens de ce monde, entraînent une " déréalisation " d’un grand nombre de territoires, ce qui n’est pas humainement " soutenable ". Sur le plan de l’éducation et de la culture, l’assimilation abusive de l’information (qui circule frénétiquement sur le réseau) au savoir (qui s’accumule, métaboliquement) serait néfaste. (…) Le cyberespace est en cours de civilisation, sous l’oeil attentif des barbares." [2]

La DARPA, justement, (Defense Advanced Research Projects Agency), agence du ministère de la Défense des Etats-Unis chargée des projets de recherche militaire (La DARPA est aux sources même de l’internet, puis du système de positionnement GPS) ne s’intéresse pas par hasard aux neurosciences : elle finance largement de nouvelles recherches autour de la "symbiose" humain-ordinateur afin d’optimiser le fonctionnement du cerveau lorsqu’il se trouve sous l’effet du stress ou d’une surcharge d’information.

Et puis, la DARPA, imaginant la guerre en 2030 prévoit que les armes de destruction massives céderont la place à plus redoutable encore : des armes permettant des bombardements intensifs d’informations en temps réel destinés à détruire ceux qui les recevront. Des bombes d’information atomique en quelque sorte. Si elles implosent les cerveaux, les effets de ces radiations là auront le mérite de sauvegarder des apparences d’intégrité corporelle. [3]

2°) Seconde difficulté : pour appréhender et apprécier les enjeux des mutations en cours il est utile et fécond de se livrer à une transposition, à peine métaphorique, de la notion de « données en mouvements » (les fameuses DATA). Le CORPS d’un individu est une base de données comportant et transportant un grand nombre d’informations (génétiques, culturelles, économiques, sociales, sensibles). Ce CORPS se déplace dans un TERRITOIRE (l’espace public) qui est lui-même une base de données comportant également un grand nombre d’informations (les autres CORPS, la circulation, la publicité, la météo).

Ces deux entités (CORPS + TERRITOIRE) sont traversées, « transcendées » par un troisième composant : l’espace des MEDIAS.

La difficulté à laquelle nous sommes désormais confrontés consiste à imaginer les conséquences de la révolution en cours : l’inter-connection totale, planétaire et inéluctable des CORPS, des TERRITOIRES et des MEDIAS .

3°) Troisième difficulté. Notre compréhension des enjeux des mutations du monde passe par deux vecteurs essentiels : le langage (les mots, les arguments, la « raison ») et les images. Si nous arrivons encore à maîtriser à peu près correctement le langage (l’auteur de ces lignes aurait beaucoup à dire sur cette affirmation lapidaire, mais le propos du jour autorise quelques raccourcis approximatifs) il n’en est pas de même en ce qui concerne les images. Car il est extrêmement complexe de « représenter » les mondes virtuels, les réseaux, la conscience, la dissémination de l’information, les processus épidémiques de propagation, etc.). On verra ici que la compréhension de ces processus implique un réel effort d’imagination et de créativité de la part du lecteur éduqué-formaté par des fondamentaux iconiques qui ne s’appliquent pas aux mondes virtuels. Les plus jeunes, biberonnés aux jeux vidéo, sont évidemment plus aptes à contourner cette difficulté, même si leurs handicaps du côté du langage restent problématiques.

Les questions qui viennent à cet instant de notre propos deviennent alors les suivantes :
- quelles frontières demain entre l’espace public réel et l’espace public virtuel des réseaux ?
- l’art continuera-t-il de se déployer comme faire valoir d’une civilisation dépassée, au sens le plus strict du terme, par les évènements ? Où, saura-t-il échapper aux politiques culturelles et aux planifications manageriales pour retrouver une capacité spontanée, encore, à se mêler de ce qui ne le regarde pas ?

Aura-t-il le toupet, la volonté, l’inconscience et l’impertinence de rendre compréhensible les enjeux et par là de rendre tangibles d’autres volontés et d’autres puissances que celles de l’Arrogance-sans-Doutes, de l’Argent-sans-Maître et du Pouvoir-sans-Fin.

Pierre Bongiovanni

L’ensemble des documents relatifs à ce dossier et de nombreux prolongements complémentaires sont disponibles sur le site web de horslesmurs.

[1] Tous les artistes participant à notre dossier ont été invités à se référer aux études documentées et instructives publiées par la FING (www.fing.org/).

[2] Propos de Paul Soriano, président de l’Institut de Recherche et de Prospective de La Poste, publiés dans La Tribune du 21 mars 2007. Il vient de co-publier le n° 10 de la revue " Medium " (janvier 2007), " Le numérique en toutes lettres ".

[3] Se reporter sur ces questions à la revue en ligne Internet actualités www.internetactu.net.