1. Enregistrer au format PDF
  2. Version imprimable de cet article
Accueil du site > N°03 > QUATRIÈMES DE COUVERTURE
A N N E - V A U C L A I R

QUATRIÈMES DE COUVERTURE

Anne Vauclair, écrivain,
http://www.juke-box.org

Quatrièmes de couverture

L’idée des quatrièmes est née entre autres d’une rencontre avec Lydie Jean dit Pannel. Il y en a 108 : 108 textes écrits ou à écrire. Le programme d’une vie peut-être. Un autre texte qui n’est pas reproduit ici traverse ces quatrièmes, en une ligne horizontale et continue. Il raconte l’histoire vraie de M. En fait dans ces quatrièmes, tout est vrai, même la fiction.

C’est pourquoi j’aime particulièrement cette réflexion de Bruno Schulz :

« Les faits ordinaires sont alignés dans le temps, enfilés sur son cours comme des perles. Ils ont leurs antécédents et leurs conséquences, qui se pressent en foule, se talonnent sans cesse et sans intervalle. Mais que faire des événements qui n’ont pas leur place définie dans le temps, des événements arrivés trop tard au moment où le temps avait déjà été attribué, partagé, pris, et qui restent sur le carreau, non rangés, suspendus en l’air, sans abri, égarés ? »


/

JPEG - 9.8 ko
9

N° 9 La Femme qui attendait au bord du fleuve

Un matin, un homme mince, presque maigre longe le fleuve, c’est l’automne, un automne avancé, pluvieux ; il y a du brouillard, l’homme n’est pas pressé, il y a pourtant quelque chose de nerveux dans sa démarche, dans sa façon de jeter un regard sur les passants, sur les façades des maisons, sur les fenêtres béantes. Cet homme affirme que la maison qui est là au bord du fleuve lui appartient.


/

JPEG - 8.9 ko
8

N° 8 La Découverte du nouveau monde

J’avais découvert l’Amérique avec Simon. Nous avions débarqué sur l’île Margarita au Venezuela sur un bateau de pêche, nos papiers n’étaient pas en règle. Quand le rivage a été devant nous, on s’est dit, « c’est l’Amérique », derrière c’était immense. Nous, on était juste là, sur un rivage qui aurait pu être n’importe quel rivage, mais quand même, c’était l’Amérique.

Simon, il cherchait un endroit à lui. Son enfance, il l‘avait passée en Orient, avec cette idée d’une France qu’il n’avait jamais vue et qui lui plaisait. Les maisons coloniales étaient légères, blanches, douces, comme la chanson « douce France ». Il parlait sans accent et personne ne savait qu’au fond, il n’était même pas né là-bas.


/

JPEG - 8.3 ko
23

N° 23 L’Album d’Omar

Je suis entré. À peine avais-je franchi le pas de la porte, qu’une explosion se fit entendre. J’ai entendu la vitrine se briser, elle n’est pas tombée, elle s’est comme recroquevillée sur elle-même, mais elle n’a pas cédé, des cristaux minuscules s’étaient formés à l’intérieur, des petites alvéoles parfaitement symétriques comme celles que l’on peut observer dans les ruches d’abeilles. L’oiseau, lui n’a pas bougé, il avait l’air vivant, je m’attendais presque à le voir prendre son envol. Le taxidermiste s’est précipité à l’extérieur. Il a très vite réapparu, son visage, je m’en souviens parfaitement, exprimait la stupeur, il a dû dire quelque chose comme : c’est insensé. Il est retourné dans la rue. Il m’a fallu du temps pour reconstituer l’histoire. Je me suis d’abord souvenu des deux nattes claires qui sautillaient sur un dos parfaitement noir et plus tard de l’étrange fille que j’avais suivie et dont je ne connaissais du visage qu’un mauvais reflet sur une vitre sale.


/

JPEG - 4.9 ko
32

N° 32 Les Grands Arbres

Les sapins sont aussi hauts que trois ou quatre maisons mises bout à bout dans le sens de la hauteur. Je n’avais pas froid aux yeux à cette époque-là, je me servais des branches comme d’une échelle pour grimper au sommet.

Dimanche dernier, à table, j’ai annoncé ça devant toute la famille, ma mère a pâli. Même trente années après, ça lui a fait un choc, elle a levé les yeux vers la cime des sapins qui sont encadrés par la fenêtre du salon, elle s’est levée.

Elle s’est approchée plus près, pour avoir toute la longueur devant les yeux, de haut en bas et juger par elle-même du danger de l’ascension, elle a dit « quand je pense que je ne l’ai jamais su », elle s’est assise, elle m’a regardée bizarrement.

Mon père a ajouté, « les sapins sont morts maintenant ». C’était vrai. Leurs silhouettes se découpaient dans le ciel, nues, les branches étaient vides, noires.
- Un automne pas comme les autres, a-t-il ajouté. On a continué à manger en silence.


/

JPEG - 5.6 ko
29

N° 29 À mon père

« Tu vois, me disait mon père, le mur qui entoure le jardin ? Derrière, il y a un autre mur, c’est celui qui masque le jardin du voisin. Si tu montes au dernier étage de la maison, tu verras que la ville est remplie de murs qui se cachent les uns les autres et ainsi de suite. Au bout de la ville, commence la forêt, et là encore, c’est la même chose, des arbres cachent d’autres arbres jusqu’à la lisière suivante. Tu peux imaginer que les vagues, les brins d’herbes se mettent les uns derrière les autres depuis toujours et que personne n’est capable d’imaginer une autre suite. L’infini ressemble à cela, une succession de murs, de vagues ou de galets. Il n’y a pas de raison pour qu’elle s’arrête, parce que si elle s’interrompait, tout de suite derrière, il y aurait autre chose, une autre série se constituerait aussitôt ». C’est mon père qui m’a expliqué ça un jour, l’infini. La question était difficile. Maintenant, l’infini est pour moi une chose si facile à imaginer, presque aussi facile que l’odeur chaude des mûriers mêlée à la poussière en plein midi.


/

JPEG - 15.1 ko
42

N° 42 Le Monde des images

L’homme est accroupi par terre. Derrière lui, à droite, à gauche et au centre des images défilent sur des écrans.

À droite, il y a une ville, une rue qu’il traverse accompagné d’une femme avec laquelle il a des gestes familiers ; à gauche, un bureau dans une pièce plutôt sombre, c’est encore lui, il est assis la tête dans les mains, immobile, la porte s’ouvre, une dame assez âgée apparaît « mais c’est maman ! » pense l’homme qui se redresse ; au centre, une grosse horloge qui marque quinze heures. Les aiguilles tournent, mais il est toujours quinze heures. L’homme est juste en dessous, accroupi, immobile. A droite et à gauche, d’autres images remplissent l’écran, des vacances au bord de la mer, des tirs de roquette dans une ville du Moyen Orient, un cosmonaute qui marche sur la lune, des animaux préhistoriques enfermés dans un zoo et l’homme accompagné de femmes toujours différentes. Parfois des morceaux de désert remplissent les trois écrans, la lumière baisse et le sable se met à briller avec beaucoup d’intensité. Quand la lumière redevient normale, les images recommencent à défiler.


/

JPEG - 29 ko
34

N° 34 Oscar

Nous sommes arrivés à Berlin vers trois heures de l’après-midi, un homme jouait de l’accordéon sur le parvis d’une église, ses yeux étaient noirs et mélancoliques. Nous l’avons écouté pendant quelques instants, le ciel s’était alourdi, il y avait des gens qui criaient fort dans une langue qu’on ne connaissait pas. Nous avons marché au hasard, les rues étaient larges, presque désertes, il y avait du vent, la neige était glacée. « C’est cela qu’on est venu chercher, non ? Tu crois qu’on est perdu, que l’humanité est morte ? » Il me faisait rire Oscar avec ses grandes phrases tellement sérieuses et désinvoltes à la fois. Mais c’est dans ces moments-là que je l’aimais le mieux.

Nous avons marché dans les rues d’Anvers. Un homme très seul et très maigre, presque à bout de force, nous suivait, le vent qui soufflait l’a fait tomber, Oscar l’a aidé à se relever, l’homme est reparti sans dire un mot. Il semblait si seul. Nous avons continué de marcher. Sans nous en rendre compte, nous suivions les traces que l’homme avait laissées dans la neige.

À Cologne, nous avons rencontré des gens comme nous. Nous avons passé quelques jours ensemble. Nous avons bu, parlé du monde, juré qu’on ne se quitterait jamais. À la fin, excédé, Oscar a sorti un revolver qui se trouvait au fond de mon sac à main.


/

JPEG - 6.6 ko
49

N° 49 La Zone

Le vent derrière les vitres, ce visage qui était gonflé de colère, le souvenir de la montagne, de la fille serrée contre la roche chaude, l’homme en fuite, j’ai tout raconté à l’espion.

Il avait écouté mon récit avec attention, avec une certaine délectation même, il ne m’avait pas quitté du regard, il était tout contre moi, contre mes yeux et ma bouche, et je sentais son haleine.

- Alors comme ça, vous l’avez vu traverser la zone ? C’est vrai que je l’avais vu courir.
- Tomber ?
- Non, je ne crois pas.

Je n’en étais plus si certain.

- Il y a eu une vague explosion, comme un coup de tonnerre suivi d’un roulement de tambour, « le temps s’est arrêté », mais nous, je ne sais pas ce que nous avons fait pendant ce temps-là.
- C’est pendant ce court instant que vous l’avez perdu de vue ?
- Oui, c’est cela que je me tue à vous dire depuis une heure.
- Il n’est pas tombé, alors ?
- Je me souviens de l’avoir vu tomber, c’est la seule image que je garde de lui.
- Mais vous n’en êtes pas certain ?
- Non.
- Et la fille ?
- La fille était roulée sous la roche avec lui.
- Il l’a caressée ?
- Oui, je crois, mais je n’en suis pas certain non plus, cela fait si longtemps, vous comprenez ?

L’espion m’avait tourné le dos.
Il fut dehors avant que je ne réalise qu’il avait quitté la chambre. Et je restai avec l’image de la fille collée à la paroi et la main de mon ami, très floue, quelque part entre elle et lui.


/

JPEG - 12.7 ko
54

N° 54 La Femme de dos

D’abord, il y a Élise qui marche le long du fleuve, rive gauche face au soleil le soir, elle va jusqu’en ville, revient.

Et puis Garance, l’homme qui suit Élise, qui marche sur l’ombre d’Élise quand le soleil est très bas et l’ombre si fine si longue.

Élise ne se retourne pas, elle imagine le visage de Garance, la largeur de son corps, sa chaleur, d’ailleurs quand il n’est pas derrière elle, elle sent le froid qui glisse le long de son dos. Lui, il ne connaît d’elle que la chevelure épaisse qu’elle attache parfois, alors, il voit mieux ses épaules, sa nuque, ses oreilles transparentes à cause du soleil. Il découvre ce qu’il y a de plus intime en elle, cette façon de ne pas se retourner, de savoir instinctivement à quelle distance il se trouve, de ne pas voir dans ce jeu un danger, d’apprendre déjà à déjouer ses ruses, de lui sourire sans même le regarder.

Et puis il y a la ville, le jeu des reflets dans les vitrines, les affreux miroirs qui risquent de tout gâcher. Et puis cet homme qui s’est mis à les suivre et qui les regarde, elle, Élise en pleine face et lui, Garance de biais et de dos et de face aussi. Et son ombre qui croise celle d’Élise et la dissimule presque en entier comme s’il voulait l’effacer.


/

JPEG - 12 ko
62

N° 62 La Génération perdue

C’est le soir, dans une caserne du Proche Orient. Auguste n’est pas de garde, il en profite pour lire les lettres de Sabine. Il s’est assis dans un coin de l’appartement pour que la lumière ne se voit pas du dehors, il a allumé une bougie. Dehors, il y a des soldats qui tirent sur tout ce qui bouge.

Le ciel est clair, il n’en voit qu’un morceau, mais c’est suffisant, il n’a pas sommeil, il pense à elle, à elle de l’autre côté de la ligne de démarcation, dans la même nuit, la même lumière improvisée. Il y a un silence épouvantable, plus lourd que n’importe quel jour de guerre. Parfois, il entend un bruit sourd et compact, et c’est tout, la pluie se remet à tomber, le silence aussi.


/

JPEG - 6.9 ko
67

N° 67 Le Comédien

Le comédien est sur une scène éclairée par une lumière qui vient d’en haut. Il est seul, j’y tiens. J’ai besoin de le savoir seul avec les mots que je lui mets dans la bouche, seul avec un texte qui le dérange, qui n’est pas pour lui. Le texte parle d’un soldat, un SS qui s’apprête à rejoindre la gare où l’on doit charger de nouvelles recrues pour les camps. Mais lui, G, il est maigre, mal habillé, il a une mèche rebelle qui lui tombe sur le front, une voix éraillée.

Je ne sais pas encore comment il va faire avec la cruauté. Un solide manteau noir devrait pouvoir arranger les choses. De la pommade pour aplatir les cheveux, des gants en cuir, une mitraillette.


/

JPEG - 4.6 ko
108

N° 108 Le Fermier

Le fermier porte une salopette bleue. Dans sa main une fourche avec laquelle il se fraye un chemin parmi les broussailles épaisses. De la page 3 à la page 4, il n’y a guère que l’étendue jaune du champ, très loin une rumeur urbaine à peine audible. Le fermier apparaît à la page 5, on le suit jusqu’à la page 58 où il disparaît derrière un bosquet d’arbres. La nuit tombe jusqu’à la page 143. Au matin, on le découvre blotti dans la tranche du livre. Il se réveille, croque une pomme acide, se lève, reprend sa fourche et continue d’avancer dans le champ. Il disparaît définitivement à la page 315.


/

JPEG - 9.4 ko
77

N° 77 Roman photos

C’est l’hiver, dans une petite ville, en province, en France. Il fait froid et humide. Lui, il porte un blouson noir, démodé, usé. Elle, un manteau en laine, beige, avec de larges rayures brunes, qui sent la pluie mouillée. Il est tard.

Elle lui demande d’où il vient, il répond qu’il ne sait plus, il dit qu’il est venu là par hasard, parti il y a longtemps ? pour trouver quelque chose ? il n’en sait rien, elle le regarde sans rien dire.

Et elle est née ici ? oui, ici, elle n’est presque jamais partie, elle n’aime pas voyager, elle préfère rester chez elle, la pluie, l’hiver, ça ne la gêne pas.

Et elle attend quelqu’un, quelque chose ? elle hésite. Il sourit.

Elle met son manteau, ferme la porte doucement derrière elle, elle sort dans la rue. Elle marche le long du parc il n’y a personne.

C’est comme si elle vivait dans un monde parallèle.

La province a une odeur usée qu’elle aime bien.

La terre a une odeur de terre, les arbres meurent comme chaque hiver.

Les arbres comme un rideau.

Et la pluie ? la pluie aussi comme un rideau.

Constamment large et ouvert. Même l’hiver ? surtout l’hiver.

Elle marche dans la ville parallèle. Elle aime l’idée d’un film qui serait lent. Les arbres comme un rideau, province, France. Des phrases rares prononcées par des personnages extatiques, des crépuscules, l’hiver, la pluie. On laisserait la porte s’ouvrir, on les regarderait entrer l’un après l’autre, quelque chose a changé, ils ne le savent pas encore, c’est imperceptible, la fille au comptoir, elle a repoussé le bord de sa robe sur ses cuisses, l’homme assis seul depuis quelques heures s’est levé, il s’est dirigé vers la fille, un autre a téléphoné, un couple est sorti. Maintenant, il lui parle des terres qui se déploient à l’infini, elle dit qu’elle aime beaucoup cette expression « le bord des terres », elle n’a jamais su comment on va ailleurs.


/

JPEG - 8.1 ko
82

N° 82 La nuit

L’appartement est sobre : une cuisine, un salon, un bureau, deux chambres à coucher, une salle de bain, des toilettes. Quelques objets familiers, un livre de Marguerite Duras avec un marque page, d’autres choses plus personnelles, une chemise de soie noire à jabots, un stylo plume ouvert et dont on peut voir l’encre séchée sur la pointe en or. Il n’y a personne à part des visiteurs. Sur la porte d’entrée, une pancarte « appartement à louer ». On entend un bruit liquide qui glisse le long des murs. Une voix qui vient de la cuisine parle d’une fuite quelque part sous la maison. Dans la chambre, des bruits de pas, une voix au téléphone. Les visiteurs vont de pièce en pièce, collant leur oreille contre les murs, saisissant des objets et les secouant comme s’ils allaient se mettre à parler. Peu à peu les personnages se révèlent. Ils sont quatre : le père et la mère, le fils et la fille. Ils viennent de rentrer, il est tard, semble-t-il. On ne les voit jamais, mais on les entend. Les visiteurs arrivent, repartent.


/

JPEG - 11 ko
85

N° 85 La Femme zébrée

Clara est entrée dans la chambre pour vérifier si le corps de Blanche est à la bonne température, le thermomètre marque 37,2, c’est parfait. Elle se penche sur le visage de la jeune femme, ses paupières sont baissées, le pouls est régulier, elle dort profondément. Clara peut commencer à nettoyer les blessures. Elle a monté les stores, la clarté que dispense la neige est suffisante. Elle repousse la chemise de nuit qui couvre à peine le corps de Blanche, la légère gaze qui le protège et prend le pinceau qui trempe dans un liquide jaunâtre. Depuis des mois, c’est Clara qui nettoie les plaies. Le médecin a pensé qu’il valait mieux faire ce travail pendant la nuit « pour éviter d’ajouter de la souffrance à la souffrance », dit-il. Des cicatrices roses sillonnent le corps zébré de Blanche. Elles le divisent en parcelles inégales tantôt claires, tantôt plus foncées. Les parties claires sont fines, les autres qui appartiennent à l’homme sont plus dures. Clara inspecte l’évolution de la greffe, par endroit la peau brune est complètement mêlée à la peau d’origine, l’infirmière passe son doigt le long de ces frontières encore fragiles, elle en suit les contours, imaginant qu’elle traverse un damier irrégulier et infini. Peu à peu, le corps de l’homme et celui de la jeune femme ne font plus qu’un sous ses doigts qui sont moins légers, qui passent et repassent sur les cicatrices étalant au passage le liquide jaune. Clara a fermé les yeux, ce corps hybride, elle le connaît par cœur, elle a la sensation un peu floue qu’il est son œuvre, que c’est elle qui en a modelé les formes irrégulières, faisant alterner suivant une logique incompréhensible le sombre et le clair. « Dissymétrie infinie », répète-t-elle à voix très basse comme si elle invoquait un dieu caché et interdit, songeant aussi, sans trop savoir pourquoi, à l’union miraculeuse de ces deux corps malades, au hasard de cette rencontre imprévue.


/

JPEG - 4.8 ko
89

N° 89 La Répétition

Une jeune femme riche, veuve et gravement malade paye chaque nuit un homme pour lui tenir compagnie pendant qu’elle dort. Une caméra filme la chambre où elle repose avec celui qu’elle appelle « le veilleur ». Pendant la journée, elle repasse le film pour voir le visage de celui qui a assisté à son sommeil.


/

JPEG - 4.8 ko
93

N° 93 La Statue de pierre

Je vis au loin une forme blanche, assez massive, elle se dressait au milieu du bassin de pierres, je m’approchais, je ne me souvenais pas que la sculpture était aussi claire. “ Je suppose qu’elle me tourne le dos ”, je ne distinguais encore qu’une masse informe devant moi, je fis le tour du bassin. De ce côté-là, je voyais le bras levé de la jeune fille, “ elle est minuscule, son corps est à peine dessiné, mais sa tête est énorme ”, je voulus contourner à nouveau le bassin, pour voir son visage, mais le dos du géant qui était à ses pieds le cachait. Je ne sentis pas le contact de l’eau glacée, j’avais enjambé le parapet et je m’étais avancé vers la statue. Le géant était à peine esquissé, son corps était encore pris dans la masse de pierre, son visage lui-même était à moitié sculpté, “ on dirait qu’il emploie toute sa force pour se lever de l’amas de matière qui le retient ”. J’avançais encore, l’ange avait été placé en hauteur, son bras tenait une flèche, je vis très nettement la pointe aiguë dirigée vers le cœur du géant. “ Il faut que je m’approche davantage ”. J’avais posé mon pied sur le socle et je m’étais hissé contre la statue. De là où j’étais, je pouvais toucher le visage de l’ange, la pierre était lisse, je vis ses ailes, sa robe dont les plis s’achevaient dans la pierre, un sein nu dépassait ; le visage dont je ne voyais que le profil était celui de ma sœur Hélène. Je me hissai un peu plus haut, ma tête était à cet instant à la hauteur de celle du géant, je vis un coin de sa bouche et une de ses paupières qui était baissée. Je collais ma joue contre la pierre, mais je ne sentais plus rien, je vis encore un morceau de la matière blanche se refléter dans mon œil, mais j’étais maintenant trop proche pour en distinguer les contours qui avaient disparu.


/

JPEG - 15.6 ko
94

N° 94 Les Riverains

Pour finir, ils ont déraciné les arbres morts et maman est morte. Ce n’était pas que des mots, il y avait aussi un corps, le corps de maman, parfaitement immobile, nous avons dit le « Notre Père qui êtes au cieux », ensemble, plusieurs fois, des larmes ont coulé de tous les yeux quand maman est montée au ciel. Son amie disait qu’il ne fallait pas l’empêcher d’aller vers la lumière. Mais on l’a retenue quand même un peu parce qu’on avait peur d’être seuls.

C’est quand on a commencé à se demander comment on allait faire pour la rejoindre que ça s’est compliqué. On est allé se renseigner à la gare, mais personne ne pouvait nous répondre, au début tout au moins. Ensuite nous avons fait la connaissance de Ben.


/

JPEG - 4.6 ko
96

N° 96 La Fin des civilisations

Il sommeille la joue posée contre la surface de l’aquarium où repose le Fœtus. Dehors il y a la ville sans portes ni fenêtres, bruissante comme un corps qu’on déplie et replie sans cesse. Un peu avant l’aube, il fait couler un bain, il écoute l’eau se dérouler dans le siphon, comme un papier soyeux et lisse. Dans la ville, il entend la horde des Nettoyeurs qui efface les traces de la dernière émeute.


/

JPEG - 7.9 ko
106

N° 106 L’infini

Nous n’avions pas vu le lever du soleil à cause de la brume, la lumière était venue peu à peu, il pleuvait, mais Issa voulait rester à l’extérieur. Nous nous étions abrités sous les cirés.

- Tu crois qu’elle nous attend ?
- Marie ? Oui, un peu sans doute, mais il est encore tôt, elle s’est peut-être endormie, nous ne sommes pas en retard, tu as peur qu’elle s’inquiète ?
- Je ne sais pas, et toi, tu es inquiet ?

Je lui dis que je ne l’étais plus depuis longtemps, parce que cela ne servait à rien d’attendre quelqu’un.

- Moi, je crois que cela sert à quelque chose de savoir que quelqu’un vous attend et qu’il est inquiet.

L’enfant avait fini par s’endormir et j’avais ramené le bateau au port. Quand nous étions arrivés à la maison, Marie dormait au milieu du salon, il était midi, les fenêtres étaient grandes ouvertes et la pluie dégoulinait sur le plancher.


/

JPEG - 4.6 ko
108

N° 108 La Petite Sourcière

Nous étions dans le Jura, dans un château, il neigeait abondamment. Lydie venait de découvrir sur le net l’image d’un charnier au bord duquel se tenait un groupe de femmes de dos et notamment une petite fille à moitié tournée vers les cadavres qui étaient en contrebas. On peut penser que l’exécution est proche, car l’une des femmes tremble. Un peu plus loin, un homme tient un balai, mais on distingue mal ce qu’il fait. C’est la position de la petite fille qui nous a intriguées parce qu’elle se tient entre nous et les assassins et que d’une certaine manière nous sommes presque au même endroit que le photographe qui a saisi son regard. Cela faisait presque une semaine qu’on parlait de cette image, la neige n’avait pas cessé de tomber. C’est à partir de là qu’on a commencé à parler d’une exposition, des 108.

 

ANNE VAUCLAIR

ARTICLES DE CET AUTEUR

RESTEZ EN CONTACT

SYNDICATION