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Accueil du site > N°03 > LES ÉCRITS MYSTIQUES DE VICENCE
J A C Q U E S - F E R R Y

LES ÉCRITS MYSTIQUES DE VICENCE

AUTODESTRUCTION DE GIACOMO ALTISSIMO

Jacques Ferry (Jacques Féerie), ou une longue phrase ininterrompue, douce et cruelle. Les Ecrits mystiques de Vicence empruntent à l’aphorisme jubilatoire, à la réflexion, au slogan, aux jeux de mots ravageurs, détournant d’une manière désopilante les moindres détails de la vie quotidienne. On pénètre ici dans un univers hypnotique et fractal. Avec ce texte. hors norme, cette méthode imparable contre le prêt-à-penser, Jacques Ferry tente de lancer aux vivants des " signes impossibles ".
Zéno Bianu et Alain Jouffroy

Jacques Ferry est né dans le Doubs en 1950. Depuis le fameux Manifeste électrique aux paupières de jupes, dont il fut en 1971 l’un des signataires avec Matthieu Messagier, Michel Bulteau et Zéno Bianu, il compose une oeuvre fascinante.
Cet héritier d’une longue famille d’outsiders - de Lichtenberg à Picabia, d’Alphonse Allais à Jean-Pierre Duprey - n’aurait sans doute pas déparé la célèbre Anthologie de l’humour noir d’André Breton. Mais cela fait bien longtemps, au fond, que Jacques Ferry est passé de l’autre côté du miroir.

FRAGMENTS

"Derrière la culture il y a le syndicat du crime. (…) Les phrases meurent presque d’innocence. (…) L’âme en voie de clochardisation hallucinée souligne l’agoraphobie intérieure d’un désoeuvré. (…) On ne désincarcère pas une femme déstructurée. (…) L’idiotie de l’espèce incite au dimanche. (…) L’appétit vient en mentant. (…) Les proxénètes de la culture se retirent devant les crans d’arrêt de banlieue. (…) On révolte ce qu’on sème. (…) Nous parlons du cinéma muet. (…) On s’endort en vendant son âme à n’importe qui pour être aimable. (…) Art des steppes, l’industrie cinématographique filme de faux documents dans l’au delà. (…) Un bel âge d’or ne néglige pas une fausse piste. (…) Les imbéciles ont souvent de l’instruction. (…) Si je fais honte à la poésie, qu’elle continue sans moi… (…) Quand le cerveau dédommagé ne fonctionne plus, on a enfin honte d’être français. (…) On meurt dans le cadre de la vie associative pour être aimable. (…) La poésie mène peut-être chez les pygmées où je présente parfois la météo. (…) Je me désoeuvre pour la gloire. (…) Quand on est foutu, ils disent qu’on revoit le film de sa vie pendant dix secondes, alors je vais m’arranger comme d’habitude pour entrer sans payer après l’entracte. En attendant, installez-vous tranquillement et choisissez une religion.. (…)

Un burlesque désespéré

La grande Rigolade est dans l’Absolu. Arthur Cravan

… cette grande écriture chiffrée qu’on entrevoit partout… Novalis

Dans son avant-lire à la réédition de l’Anthologie de l’humour noir, en mai 1966, André Breton s’interrogeait sur la nécessité ou non d’augmenter ladite anthologie et disait « résister à la tentation d’y faire participer Oscar Panizza, Georges Darien, G.I. Gurdjieff […], Eugène Ionesco, Joyce Mansour ». C’est donc, chronologiquement, la poésie aux éclairs d’énigme de Jean-Pierre Duprey qui achevait, avec un précieux sens du vertige, ce subversif florilège : « Nous sommes en retard, mais tant pis !… Mordons les morts et faisons aux vivants des signes impossibles […]. »

Nous voulons croire que Jacques Ferry figurerait aujourd’hui dans cette fameuse anthologie — tant il continue, lui aussi, méthodiquement et sans relâche, de lancer aux vivants des « signes impossibles ». Mais qui est Jacques Ferry ? Une recherche rapide sur Google indique deux millions trois cent dix mille entrées — oui, 2 310 000 Jacques Ferry. Lequel, j’entends le vrai, le seul, l’authentique, aurait pu dire, à l’imitation d’Erik Satie (et pour de bon, cette fois) : « Je m’appelle Jacques Ferry, comme tout le monde. »

De cela, Jacques Ferry n’a cure, puisqu’il se souvient aussi — comme tout artiste digne de ce nom — de cette mémorable « Lettre à un professeur » écrite par Nietzsche, le 6 janvier 1889 : « Une chose désagréable et qui offusque ma modestie, c’est qu’au fond je suis tous les grands noms de l’histoire. » Car il y a beaucoup de monde, et non du moindre, dans l’oeuvre-vie de Jacques Ferry.

Mais reprenons. Jacques Ferry est né le 19 mars 1950 dans le Doubs. Depuis le Manifeste électrique aux paupières de jupes (Soleil Noir, 1971), dont il fut l’un des signataires, il compose une oeuvre fascinante, dont la dimension quasi mythique — en ces temps voués aux faux-semblants — n’est pas abusive.

Trois plaquettes publiées chez Electric Press dans les années 70, quelques textes en revues (notamment Digraphe et La Nouvelle Revue de Paris), un livre "Journal intime d’un miaulement" paru chez Luvah à la fin des années 80 – ces quelques jalons marquent la construction patiente et résolue d’un univers singulier autant qu’irréductible.

Habité par une haute passion pour la folie de la langue, Jacques Ferry est toujours resté un franc-tireur. A distance de tout. Dans la lignée d’Arthur Cravan ou de Jacques Rigaut (bien que Ferry souligne quelque part : « J’appelle parfois l’Agence Générale du Suicide sans conviction »), il invente au quotidien une manière d’être impeccablement ludique et désespérée. L’humour noir sans cesse retourné vers soi-même, le sentiment abyssal de la vanité de tout rythment, par exemple, ses apparitions dévastatrices dans Le Dernier des immobiles — le film ondoyant et fracassé que Nicola Sornaga a consacré à Matthieu Messagier —, qui laissent deviner le halo entourant son personnage d’absolu marginal.

Ce passant ironique, voyageur de chaque moment, continue, en digne héritier de Jarry, de faire cent kilomètres de vélo par jour. Et d’écrire à longueur de vie, ouvrant sans cesse des perspectives obliques, répétant d’imprévisibles motifs à même de réconcilier Gertrud Stein et Benjamin Péret.

Jacques Ferry, ou une longue phrase ininterrompue, douce et cruelle, unique et banale. Une phrase qui court depuis trente-cinq ans déjà, protéiforme, dispersée, saccadée, empruntant à la fois à l’aphorisme, à la réflexion, au slogan, aux jeux de mots (« et qu’on comprenne bien ce que nous disons : — rappelait Breton dans Les Pas perdus — jeux de mots quand ce sont nos plus sûres raisons d’être qui sont en jeu » ), détournant les détails les plus anodins — en apparence — de la vie dite courante. Une phrase télégraphique infiniment infinie. Une phrase intensément personnelle. Une phrase qui serait la radiographie d’un esprit en train de penser dans tous les sens pour tenter — peut-être — d’en trouver un, vraiment insensé. Une phrase répétitive (au sens où La Monte Young est un répétitif) qui ne répéterait jamais la même chose. Une phrase qui voudrait échapper sans trêve à tous les « prêt-à-penser », à toutes les catégories paresseuses, en jouant du transvasement généralisé. Dans une formidable mise en rumeur.

On trouvera là formules jubilatoirement gratuites (« Touchez pas au grizzly », « Mort à crédit agricole »), coq-à-l’âne (plutôt « coke-à-l’âme », précise Ferry), postulats loufoques (« Nous sommes ici par la volonté de l’opium et nous n’en sortirons que par l’entrée des artistes »), mots qui se dédisent (« Faites vos Je, ils en ont besoin »), antiproverbes (« On ne prête qu’aux biches »), publicités (à peine) factices (« Construisez votre piscine vous-même avec des hyènes ou des transistors », « Pour la réussite de vos soirées perdues, faites confiance aux objets trouvés »), mots d’ordre distanciés (« Nous voulons le pouvoir pour rien », « Nous voulons la retraite au stade pré-ombilical »), énoncés hybrides (« Je suis né en lever de rideau », « Je donne la moitié de ma vie privée à Marylin Monroe et l’autre moitié aux troubles du comportement »), apophtegmes déréglés (« Elvis Presley existait avant Jésus-Christ », « La terre promise me déprime »).`

Attention — et nous parlons, bien sûr, le plus sérieusement du monde –, vous allez pénétrer dans un univers hypnotique et fractal où « le Docteur Jivago examine Vince Taylor », où « Duluoz s’endort au milieu des traces de crotales » et où « les voyous en savent suffisamment pour faire tomber la nuit ». Un univers où, selon le mot décisif de Pichette, « tout a un visage vocabulaire ».

Jacques Ferry — ou Giacomo Altissimo, ou Jacques Féerie. Ici, le moindre épisode de feuilleton télé est repris en spirale, retourné, transmuté, rêvé les yeux ouverts. Le moindre film de série Z est magnifié, re-émerveillé (« Ils sont parfois bien beaux les mauvais films », constatait Scutenaire). Tout est passé au crible tremblant et syncopé de cette « faculté d’inimagination » chère à Malcolm de Chazal. Tout, en quelque manière, est ré-innocenté.

« Je trouve que la première condition pour un artiste est de savoir nager », notait justement Arthur Cravan, en athlète indompté de la langue. Jacques Ferry plonge tête la première dans le fourmillant chaos de tout. Il accueille le flux de la vie comme une succession d’instants-satoris, avec une inquiétante ferveur et une sorte d’énergie perpétuelle. L’écriture, le vélo, la marche — en tous sens. Cent kilomètres à vélo, quinze à pied. Des journées impeccablement ponctuelles, aussi réglées que celles du musicien d’Erik Satie. Des journées en apnée, des journées en chute libre. Ce serait, selon les propres termes du grand Jarry, « la passion considérée comme course de côte ». Doué d’une adolescence entêtante, radicale, Ferry aime à se calciner par de longues sorties en vélo d’une extrême violence. Il ne manque jamais, non plus, de s’attaquer « au record de la fin du monde de l’heure (de préférence sur une fausse piste) ». Projet de langue et projet de vie s’entretissent et se transfusent — dans une minutie explosive.

Cela fait bien longtemps, au fond, que Jacques Ferry est passé de l’autre côté du miroir. Avec armes et bagages : quelques chats (Ferry continue de s’émerveiller, en adepte de Lichtenberg, que « les chats aient la peau percée de deux trous, précisément à la place des yeux »), une bibliothèque ébouriffante (où culmine Kafka, que Ferry connaît « jusqu’au plus intime de ses nerfs » et qu’il « appelle souvent les jours de grand danger »), un « autel de toutes les traces absolues », recueillies patiemment au cours des années, de ces années où les secondes valent des siècles. Oui, cela fait bien longtemps que Jacques a « demandé un aller pour nulle part sans trembler ».

Bien longtemps qu’il vérifie, au jour le jour, la sur-logique irrésistible de Lewis Carroll, telle qu’elle s’exprime dans « La chanson du jardinier fou » :

Il crut voir un serpent-sonnettes

Qui lui parlait en grec

Regardant de plus près,

Il comprit que c’était

Le milieu de la semaine prochaine.

Bien longtemps qu’il voit le monde ainsi, dans une autre évidence, infra-lucide, muni de sa seule « carte de crise d’identité ». N’est-ce pas Picabia qui avouait : « Moi, je me déguise en homme pour n’être rien » ? Jacques Ferry ne se déguise même plus — sinon en sismographe. C’est un cut-up vivant, qui enregistre sans trêve les oscillations de certaines régions de l’écorce mentale, là où frémit toujours, comme l’a vu Benjamin Péret, « une révolte de voie lactée ». Écoutons-le passer en continu du rire au rite, écoutons-le passer « comme un alphabet dont la profondeur se suicide ».

Zéno Bianu & Alain Jouffroy