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T R A N S F E R T

ÉMIGRER DANS LE CYBERESPACE ?

S’AFFRANCHIR DU RÉEL

Et si l’on envisageait enfin sérieusement le transfert du monde réel dans le cyberespace ? Le projet peut sembler délirant, mais chaque jour qui passe le motive davantage, pour au moins trois bonnes raisons :
- les ressources de ce monde s’épuisent et notre environnement se dégrade : il nous faut relâcher cette double dépendance ;
- la crise des institutions ancrées sur les territoires physiques et symboliques appelle des réformes radicales que le cyberespace rend possibles ;
- le cyberespace nous promet une existence affranchie de la plupart des misères et des contraintes qui l’affectent en ce bas monde.

Le Verbe ou, plus simplement, le langage nous exila du réel bien avant l’Internet. Les hommes « habitent le langage ». Mais le sujet parlant habite aussi un corps qui lui-même habite un territoire physique. En prenant nos distances avec le corps nous réduirons du même coup notre asservissement au monde.

Les obstacles, certes, sont nombreux et importants. Mais même si le Transfert reste inaccompli, deux résultats intermédiaires suffiraient à le justifier : modérer nos exigences à l’égard de l’environnement et pacifier les rapports humains en limitant les enjeux et la symbolisation conflictuelle attachés aux territoires.

La notion de territoire (espace physique délimité et aménagé par les hommes au fil du temps) permet d’évaluer de manière systématique les obstacles. Le physique et le symbolique y sont indissociablement intriqués : des équipements, des institutions et des corps. Dans le contexte actuel (globalisation, déploiement des réseaux, dématérialisation de l’économie, financiarisation…), la fluidification du monde nous engage déjà sur la voie du Transfert.

De tous les obstacles, le corps et ses exigences, dont beaucoup sont contingentes, est le plus réfractaire. Tout comme le territoire, le corps est indissociablement physique (animal) et symbolique. Au-delà de leur réalité physique, les trois différenciations canoniques (mâle-femelle, enfant-adulte, moi-autre), complétées par un quatrième plus spécifiquement humaine (mort-vivant ou réel-irréel ou réel-virtuel) sont à l’origine de nos symbolisations les plus décisives, notamment dans l’ordre politique.

Le changement de statut du corps se produit avec la prise de distance qui le considère comme un objet scientifique et technique dont la genèse (ontogénèse du corps individuel et phylogenèse de l’espèce) est aujourd’hui révélée. Il pourrait en résulter un nouveau mode de production de l’humain, progressivement transféré de la sphère familiale à la sphère productive. En conséquence, non seulement la démographie serait maîtrisée, en quantité comme en qualité, mais la transformation des rapports homme-femme et parent-enfant induirait des effets favorables sur le lien social en général.

Les institutions qui structurent certaines formes du lien social, en particulier le lien politique, en seraient bouleversées. Ayant aboli le principe hiérarchique, ces institutions s’inscriraient aisément dans un cyberespace qui est lui-même un « monde plat ».

De manière générale, les productions de la culture, les œuvres d’art singulièrement, subliment les rapports difficiles de l’homme avec le réel. A long terme, la pacification de ces rapports devrait épuiser les sources d’inspiration de cette culture-là.

Dans la perspective du Transferet, le corps peut être considéré comme une « infrastructure » provisoirement nécessaire au sujet pour accéder au cyberespace. Le cahier des charges de cet équipement est trivial : robustesse, durabilité et simplicité des seules fonctions utiles aux transactions dans le cyberespace.

Tout le reste en découle. Sont visées au premier chef les industries destinées à satisfaire les exigences du corps. Celles qui se conforment au cahier des charges (entretien, équipement en prothèses d’accès au cyberespace…) seront promues aux dépens de celles qui encouragent son dévergondage dans le monde matériel. En particulier, le déplacement à grand frais des corps physiques est à proscrire, quand le cyberespace livre le monde au sujet, sans délai ni coût ni nuisances.

A suivre…

(notes introductives à l’ouvrage à paraître)


PAUL ORAISON

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