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Accueil du site > N°03 > SéQuence ERRonée
B U G & T R I C O T

SéQuence ERRonée

œuvre participative de Pierre-Jean Grattenois et Sophie Solnychkine

Le projet "Séquence Erronée" propose d’étudier les modalités de fonctionnement du bug, en déplaçant cette problématique du contexte des technologie de pointe à celui des techniques artisanales, qualifiées d’“amateur“, en l’occurrence le tricot.

Il s’agira d’articuler une réflexion artistique contemporaine à l’action auprès des publics locaux, en expérimentant le phénomène d’erreur au sein d’une réalisation artistique associant aux artistes des participants bénévoles vivant dans les communes d’accueil du projet, fédérant ainsi leurs compétences dans la pratique d’une socialité étendue.

Créer la possibilité d’un dialogue entre l’art et le corps social, et en faire le ferment de l’œuvre : les participants se verront confier l’exécution d’un fragment tricoté de l’oeuvre correspondant à un patron de réalisation issu d’un programme informatique conçu par nos soins. Les fragments seront ensuite collectés et assemblés, créant une œuvre monumentale résultant d’un processus d’erreur simple, se trouvant dans l’écart entre la consigne donnée par le patron et son interprétation singulière par chacun des participants.

L’intérêt de ce projet se trouve également dans la dimension cognitive de l’œuvre, qui représente ainsi toutes les étapes du phénomène de bug informatique, mais ces étapes, transposées dans le monde du tricot, acquièrent une visibilité supplémentaire, et deviennent compréhensibles pour un public non initié à l’informatique, en dotant le phénomène de bug d’une plasticité formellement identifiable.

(présentation du 2 au 13 mai 2006
Espace Jean-Louis Barrault
9 rue de la Liberté
91170 Vert-le-Petit)

Sophie Solnychkine est née en 1981. Elle vit et travaille à Toulouse. Elle partage ses activités artistiques entre création (photographie, vidéo) et recherche théorique (conférences, articles). Actuellement doctorante en esthétique et sciences de l’art, elle prépare une thése sur la notion de Neutre chez Roland Barthes.
Pierre-Jean Grattenois est né en 1979. Il vit et travaille à Toulouse. Concepteur multimédia, il partage son temps entre création artistique et prestations techniques. Titulaire d’un DESS de création multimédia, il interroge dans ses installations interactives les phénomènes participatifs par le biais de modalités ludiques.

I . BUG : théorie/informatique

Définition : bug.

Si l’on s’en tient à̀ sa définition classique, le mot "bug" donne "erreur de conception dans un programme". La petite histoire veut que l’expression vienne d’un insecte (bug = punaise) tombé dans un des premiers ordinateurs que la combustion de l’insecte aurait déréglé… Ainsi, par extension, on dit d’un logiciel ou d’une application qu’il "buge" lorsqu’il produit une erreur ou provoque un plantage. Néanmoins, cette facilité de vocabulaire (" ça a bugé ") élude volontiers les enjeux signifiants de la question d’erreur, et l’utilisateur s’attache à déplanter le programme qui a "bugé", plutôt qu’à investiguer les causes réelles du plantage. Alors, à qui la faute… ?

Bug : contre les idées reçues.

Le concept de bug relève d’une idéologie technologique fantasmée, où faillibilité et infaillibilité sont les deux versants de la même utopie. Du constat de l’erreur à la recherche de ses causes, se révèle l’aporie remarquable qui consiste à condamner la machine face à un résultat erroné, au lieu de remettre en cause l’usage inapproprié que l’on en fait, usage ayant lui-même généré l’erreur. En ce sens, il faut comprendre l’erreur informatique comme résultat d’une défaillance de communication entre l’opérateur et le système informatique.

Le bug ne relève pas d’une panne, bien que l’amalgame entre incident technique et traitement erroné soit courant. Si le premier cas relève de l’incident structurel, le bug est résultant d’un déficit d’implémentation. On ne peut circonscrire le phénomène du bug si l’on s’en tient à l’hypothèse de machines faillibles. Le bug révèle la trace de l’humain dans le système binaire du processus numérique : c’est le consensus d’un langage souffrant de lacunes. Ainsi, tout programme contient potentiellement des bugs ; en conséquence, plus la séquence codée est longue, plus la probabilité d’erreur augmente.

Dans ce contexte, la machine est disculpée de fait comme élément générateur de bug, puisqu’elle ne fait que traiter des informations en l’état. Ceci autorise donc à envisager l’émergence de bugs dans un cadre autre que celui des technologies informatiques, et, partant, la possibilité de déplacer cette problématique dans un autre champ conceptuel : l’environnement social.

Notre projet se propose d’expérimenter le bug dans un contexte low tech, en implémentant un projet participatif ayant comme enjeu l’interrogation de modalités lacunaires de langages, dans des pratiques qualifiées d’amateurs comme celle du tricot.

Il s’agirait ainsi d’opérer le transfert conceptuel de la notion de bug d’une technologie de pointe à une technique artisanale, en déployant le phénomène d’erreur au sein d’une réalisation plastique prenant place dans le corps social, associant aux plasticiens des participants bénévoles vivant dans la commune d’accueil du projet. Ceux-ci seraient directement associés à la réalisation formelle, mettant en œuvre la notion d’erreur dans la pratique artistique d’une socialité étendue.

II. Extension au contexte social

Le bug étend son domaine au-delà des pratiques de l’informatique. Le mot voit son usage courant accru, et dans ce transfert interdisciplinaire son utilisation devient synonyme d’erreur, de dysfonctionnement. Cette extension témoigne, d’un point de vue socio-systémique, d’une société construite en réseaux, au sujet de laquelle il devient possible de déployer les problématiques et concepts des sciences informatiques. Cette réflexion est développée depuis quelques années dans de nombreux champs disciplinaires, et commence également à être vulgarisée, comme en témoigne le roman du plasticien et auteur anglo-saxon Douglas Coupland, Microserfs.

Il s’agit également, dans notre projet, de conjuguer les portées d’une réflexion artistique contemporaine et d’une action auprès des publics locaux, expérimentant la notion de code, de défaillance de langage et d’erreur au sein d’un " work in process " participatif. Ce projet offre l’occasion d’un échange, d’une collaboration, entre les plasticiens et les publics locaux, fédérnt les compétences et les utilisateurs au sein d’un projet global, inscrivant pratiques amateurs dans le cadre d’une réflexion sur les technologies de pointe. Il s’agit de créer le cadre de possibilité d’un dialogue entre l’art et le corps social, incarné dans une action participative.

III. Implémentation d’un programme en tricot

La réflexion de ce projet s’articule autour d’une attention particulière portée aux systèmes d’encodage de données, quels qu’ils soient, et quels qu’en soient les champs disciplinaires, à la façon dont des données peuvent être cryptées, puis traduites, et génératrices d’actions, aux rapports qu’entretiennent programmateurs, décodeurs et interprétants.

D’un point de vue analogique, il existe dans de nombreuses pratiques de mise en œuvre des systèmes codés faisant office de langages. Cette mise en code intervient dans des pratiques comme la dentelle, le tricot, la broderie, etc.

Théoriquement, il n’existe pas de différence systémique entre une page de code informatique et une grille de tricot. L’une comme l’autre partagent une nature matricielle constituée de coordonnées dans laquelle sont transcrites les informations. Dans les deux cas, il s’agit de traduire un ensemble de données pour générer une action.

Activité normée, le tricot selon modèle répond à des codes fixes. Base langagière à la reproduction de motifs et de formes, déchiffrer une grille est indispensable à la genèse de l’action. La réalisation de l’ouvrage correspond alors à un traitement des données du même ordre que le processus informatique.

Le projet Séquence Erronée propose un travail collaboratif. Il est question d’appeler à participer à la réalisation d’une pièce monumentale en tricot npersonnes de la commune d’accueil du projet. Ces personnes se verraient confier l’exécution d’un fragment de l’ensemble répondant à une consigne standard et un patron de réalisation. Ces modules (carrés tricotés en point Jersey de 20x20 cm) seront, une fois tricotés, assemblés selon les coordonnées prévus sur le patron en vue de former un transcodage de la matrice. Les réalisations des participants accuseront un certain nombre d’écartsavec la commande (allant jusqu’à la non livraison de l’élément, qui occasionnera un vide dans l’œuvre finale), ainsi chaque écart pourra être compris comme bug au sein du protocole du projet.

Il n’est pas nécessaire d’évoquer toutes les analogies formelles ́évidentes circulant entre la représentation du langage informatique comme unités minima (pixel) et le tricot. Les éléments commandés aux participants endosseront cette symbolique d’une maille pour un pixel, chaque fragment de tricot est à envisager comme segment (octet) d’une séquence codée (l’œuvre finie).

L’expérimentation du phénomène d’erreur se formalise dans l’écart entre la consigne objective donnée et son interprétation singulière par chacun des participants, résultant d’un facteur idiosyncrasique. En somme, même guidée par une consigne aussi exhaustive que faire se peut, des paramètres tels que la tension du fil ou la dextérité du/de la tricoteur/se constituent autant de facteurs d’erreur par rapport au système initial. De plus, il faut souligner l’activité de transcodage qui est également génératrice de bug : pour un résultat final exprimé de façon décimale, il faudra convertir les informations normées (maille par rang), conversion qui sera soumise aux facteurs évoqués précédemment.

L’œuvre témoigne d’un statut cognitif évident, et joue ainsi le rôle de vecteur entre une réflexion propre aux sciences de l’informatique et son incarnation dans le corps social par la médiation du tricot. L’œuvre représente toutes les étapes du phénomène de bug informatique (programmation, interprétation, réalisation, comparaison du résultat aux horizons d’attente), mais ces étapes, transférées dans l’univers du tricot, acquièrent une visibilitésupplémentaire, compréhensible pour un public non initié à l’informatique, et dotant le phénomène de bug d’une plasticité formellement identifiable.