1. Enregistrer au format PDF
  2. Version imprimable de cet article
Accueil du site > N°05 > 02. NK 1314 / N°2 / 1994 / QUELQUES JOURS AVANT LES ASSEDIC

NK 1314 / N°2 / 1994 / QUELQUES JOURS AVANT LES ASSEDIC

J’ai connu la fin des communautés théâtrales. Nous y vivions les uns sur les autres. Le jour et la nuit. Dans de grands appartements bourgeois dévastés. À l’exception de la cuisine, toutes les pièces étaient des chambres. Toutes les chambres étaient en partage. Chaque croisement dans les couloirs était l’occasion d’une étreinte, prétexte à de longues caresses délicates. Peu importaient le sexe et l’haleine de celui ou de celle qu’on croisait. L’œil humide de l’un trempé dans le regard mouillé de l’autre, nous prenions la mesure lacrymale d’une tendresse obligatoire. Nous nous embrassions sur la bouche. Une fermeture incertaine des mâchoires donnait une relative mollesse à nos lèvres pourtant jeunes. Puis, souriant, chacun achevait son trajet vers la douche ou la chambre, la cuisine ou la réserve à charbon. Un simple déplacement vers les toilettes pouvait ainsi, aux heures actives, comporter davantage de stations qu’une montée au Golgotha. Il arrivait que le temps écoulé entre une envie et son soulagement soit de cette manière rendu si long, qu’une fois parvenu devant le siège, le mouvement de nos mains s’agitant sur les boutons de braguette se remplissait de frénésie. inutile

Une règle tacite nous engageait à déféquer porte grande ouverte. Le nombre impressionnant d’appareils digestifs recensés dans un appartement transformait son unique W.O. (water opened) en PME prospère. Le 501 en tire-bouchon sur les sandales, les fesses pincées au moindre mouvement sur la lunette fendue et douteuse, le déféquant faisait généralement face au patient porteur d’un autre colon soucieux d’une identique libération. C’était là une nouvelle occasion d’intense échange oculaire. Une invitation à la conversation.

Les sujets de dialogue de l’époque étaient infinis (la notion d’infini était d’ailleurs elle-même souvent débattue). Toujours d’importance. Le pouvoir et sa police. Le bourgeois et sa peau lisse. L’ouvrier et sa lopette. Le paysan et son lopin. Barthes, Foucault, Giscard, Nixon. Trotsky, Baader, Maïakowsky. Mesrine, Breton, Rauschenberg, les Brigades Rouges. Le hold-up, le suicide et Marcel Duchamp. Un indéniable privilège était cependant accordé à la question théâtrale. Le Bred & Puppet, le Théâtre du Soleil. Le Living, Peter Brook. Le Nô et le Kabuki, Artaud et Meyerhold. Le rôle social de l’acteur, la place accordée au texte, le refus du beau et de la décoration. L’engagement du public, l’affirmation politique, le théâtre cosmique.

Une alimentation fondée principalement, et par nécessité, sur le riz et la semoule donnait à nos selles la lourdeur de l’enclume ; leur chute dans l’eau du siège rythmait la détermination de nos propos d’un bruit sûr et profond. Les questions de budget, de cachet, de subvention n’étaient pas abordées. Même aux chiottes, nous ne parlions alors jamais d’argent, d’institutions, de dossiers et de commissions. La presse ne servait qu’à mal sécher nos fesses faméliques. Parfois nos culs restaient sales. Mais nos âmes étaient propres. Elles nous appartenaient entièrement. Nous faisions des tours de vaisselle mais pas de compromis. Nous étions pleins de courage, d’affirmations et de refus. Sans doute perdions-nous beaucoup de temps en illusions collectivistes, mais le temps ne comptait pas puisqu’il n’était pas de l’argent.

Nous répétions durant des mois, parfois toute une année. Nos spectacles étaient autant de recherches, de tentatives, de risques pris. Des gens, dont le nombre importait peu, venaient les découvrir avec une soif d’expériences vraies. On ne souciait pas d’être un acteur, on travaillait pour une certitude. Parfois même seulement pour une hypothèse. Nous étions ce qu’il nous fallait être ; comédiens, techniciens, constructeurs, maçons, poètes, cuisiniers et interdits bancaires. Agir et penser le sens de nos actes étaient nos seules préoccupations.

Puis vinrent les assedic. Un ministre besogneux avait décidé que l’art alternatif serait désormais art officiel. Avec subventions, cahiers des charges, résidences, décideurs et festivals. Quantité de fonctionnaires allaient pouvoir désormais se lancer dans ce sport hautement cynégétique ; la normalisation de toute expression théâtrale. Les inspecteurs n’enlevaient plus leurs bottes. La chasse fut miraculeuse.

Les cadavres de toutes sortes de gibiers bizarres s’entassaient dans les couloirs des ministères. On ne savait plus où les nous mettre. Artistes des plateaux, metteurs en scène à poils longs, chorégraphes des bois et compagnie. Les ateliers de taxidermie de la rue Saint-Dominique fonctionnaient jour et nuit. Des trophées empaillés, étiquetés et fixés sur socle, étaient envoyés à travers toute la France dans des musées dramatiques pour y être exposés à la curiosité d’un public de fonctionnaires et de parents d’élèves. Les bêtes prises au piège n’ayant pas la taille réglementaire se laissèrent parquer dans des réserves appelées ASSEDIC. Perdant de leur instinct d’artistes alternatifs, ces animaux dégénérèrent en artistes intermittents. Ils burent beaucoup et boivent encore. Ils sont à moitié idiots. Le problème est qu’ils se reproduisent abondamment en captivité. D’une génération sur l’autre le crétinisme gagne encore du terrain. De temps à autre les débiles retrouvent les empaillés dans les musées. Ils y font ensemble des choses assez vagues appelées "productions", devant quelques fonctionnaires et des parents d’élèves qui s’y ennuient fermement. Dieu merci, ils ne dérangent plus personne. Ils retournent bien vite dans leur réserve dont ils ne s’échappent plus que très rarement.

Je déteste ce que nous sommes. Je hais les artistes d’État et les acteurs domestiques. Je nous chie sur la tête à porte grande ouverte. Les yeux secs.

Jean Michel Bruyère
Paris, le 30 octobre 1994.