journal populaire
gratuit et aléatoire
paraissant de temps à autre
et en vente nulle part
N° 10
La chose créée n’a, en ce qu’elle est, aucun intérêt artistique. Sitôt installée dans l’existence, elle n’est qu’un mouvement vers son délabrement d’objet d’art. Elle ne vaut que naissante, et en ce qu’elle vient juste de cesser de ne pas être. Car c’est là seulement ce qui importe : qu’elle ne fût rien nulle part, un morceau indistinct du mystère. Elle vient à la présence et ce qui compte en elle, cachée sous son corps neuf de chose nouvelle, c’est la fraîche absence ; absence de tout ce qui n’est pas en elle ni hors d’elle, absence parfaite et néanmoins perceptible – vibrante, même, si l’œuvre est bonne – comme néant moins ; la chose créée est d’abord néant négatif, part tangible de l’absence absolue. Ne compte pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle n’a pu voir là d’où elle vient sans provenance. Pas ce qu’elle dit, mais ce que ses jeunes mots donnent en évidence d’une limite avant du langage, à la fois toujours repoussée et désespérément pré-atteinte. Pas ce qu’elle porte, mais ce qu’apparaissant nue, elle ôte de mémoire vide au temps indéfini qu’elle n’a pas passé à ne pas être avant que d’exister. Et n’est-ce pas assez ? Ne peut-on pas négliger ce qu’elle reste ? Ne peut-on pas négliger qu’une fois apparue, elle soit encore, à rester dans son reste encombré d’aussitôt faite ? qu’elle soit là, sans plus jamais être rien, plus jamais être du rien, qu’elle soit dénéantie, fixée, apprivoisée, appropriée, enfilée de perles convenues sous les yeux, entre les mains et dans le cul de qui veut l’avoir, qui doit la posséder, pour habiller l’angoisse de sa propre inexistence ? (cf. Manifeste de Jean-Paul Curnier / Édt. Léo Scheer, 2000).
La légitimité de l’art, les raisons et le sens de la création dans tel ou tel contexte, telle ou telle époque du temps historique ou post-historique, voilà quoi à mon avis ne peut faire problème. Aucune histoire de l’art, autonome ou asservie à l’Histoire, jamais n’a expliqué, n’expliquera valablement la création. L’objet d’art n’accumule aucune mémoire de l’art, sa mémoire n’est qu’une mémoire de culture ; une mémoire appliquée à l’objet depuis ce qui n’est pas l’art mais sa défaite, son derrière. Car l’acquisition, l’assimilation culturelle de l’objet engage une annulation de l’art par la valorisation de la matérialité même de l’objet, c’est-à-dire par son complet dénéantissement. La seule mémoire véritable de l’art est une mémoire de l’inexistant, elle ne retient pas l’objet créé, elle est nichée au geste de création et c’est précisément ce geste que la perception de l’objet écarte, défait et oublie, sitôt que la matière de l’objet est conquise en produit, en bien culturel.
Préservé du sens par son oubli immédiat, protégé du temps par son inconsistance, le geste d’art peut être recommencé sans cesse, sans raison ni situation. Et l’art n’est pas l’objet mais le geste, qui s’arrête avant. Passeur de néant vers l’étant, le geste d’art jette des morceaux de rien dans des objets qui tombent dans le réel ; des objets qui ne font œuvres que tant qu’ils choient, car leur chute et l’instant de leur chute sont le seul prolongement du geste dans l’espace et dans le temps. L’art ne va pas plus loin et ne reste pas. Il retourne à l’inexistant, dont il provient, dont il est la mémoire perdue, et qui lui garde intactes sa puissance et son indépendance. « Être du bond, pas du festin, son épilogue », écrivait un poète.
Faut-il déplorer qu’à présent l’objet, dès apparition, dès avant la fin de sa tombée dans ce qui est, soit conquis par les juges, annulé par la critique, le critère, les crétins ? et qu’ainsi, le bref moment et la courte ampleur de l’art d’autant encore soient réduits ? Certainement, c’est regrettable, mais provisoire et finalement peu dommageable. La conscience vicissitudinale, l’implacable mécanique des viciturbines de l’éternel retour nous engagent, nous, quelques-uns négligeant cette époque, à persister en nos travaux, dans le secret des initiés et dans l’ordre des déterminations. Anonymes, silencieux et indifférents, nous préparons cette ouverture des lèvres du vide en quoi l’œuvre consistera toujours. Rapides, très rapides, il nous faut seulement songer à nous désœuvrer en avance et nous recommencerons sans fin, et dans le silence des mobiles, et dans la succession des rigueurs.
Souhaitons, faisons qu’un jour nos gestes ne produisent aucun objet assimilable, ne nourrissent aucun peuple. Qu’ils ne soient plus que de simples portes, un accès de chacun vers l’avant ; qu’ils soient à chacun l’égal paysage unique d’un pré-soi en mouvement. Et les crétins et les juges, prétendus les premiers partis, nous les laisserons à goutter du dard dans la maison du poète. Marchons encore à l’exploration des limites du langage et perdons derrière nous le temps de la façon critique, cette petite victorieuse des puissances poétiques provisoires. Il nous faut marcher, marcher vers les images, aux alentours des jardins de Ludwig, à la recherche d’objets et d’instants d’après ou d’avant les mots. Sans relâche, portons les errances de la pensée jusqu’aux frontières du vide, jusqu’au bord de l’idiot, hors des phrases et du temps, dans un espace imprécis, où se trouve sans s’y trouver tout ce qui n’est pas encore vraiment, mais déjà plus ou moins cessant d’inexister. Défricher c’est entretenir le mystère. S’en tenir à cela et s’y maintenir, en marchant
je marche sans fin et je dis :
“je marche sans fin et”
la phrase la marche que je fais
dé-finies
à toute fin défaites et.
c’est une avancée
j’avance malgré tout
sans dé-marche
c’est un pas prolongé
défaite finale du langage ouvert
la marche la phrase que je
et.
• → je marche
dans un mouvement de mes jambes
qui est mouvement immédiatement
un mouvement sans idée
de ce qui est sans mouvement
je marche
sans vouloir marcher
j’ai appris à marcher en idiot
en idiot
ou comme un cerf
premièrement
pour sortir de moi dans mon propre corps
deuxièmement
pour supprimer toute distance entre mes jambes et ma conscience
mais c’est encore trop peu de solitude
parcourue de trop peu de temps
et
si unique
si confus et séparé
que je puisse être devenu
aucun monde n’est encore un
monde qui ne me contienne et
marcher sans idée sans but et
sans fin n’y peut rien
que
peut être enfin
sans volonté aucune ainsi soit la marche
qu’elle vide les mondes de ma présence sur mon passage
que je marche
voilà tout !
premièrement
et je cesserai enfin de revenir au monde
et toujours depuis ce qui n’est pas le monde
deuxièmement
et l’ambiguité du monde apparaîtra
entièrement au-dedans de la marche
c’est-à-dire dans un paysage tout de suite
et dans une viande devant
cette viande devant les chiens
ou seulement même
devant les jambes
mes jambes en marche
c’est triste que je marche mais je ne dis rien
je ne parle plus
je vais
dans la peine
je vais
depuis la tristesse jusqu’à la tristesse
dans la peine
elle me blesse elle m’épuise
elle terrorise
je ne sais pas lui échapper
marchant
je ne sais pas en partir
et elle vient
encore
tandis qu’elle est déjà là
c’est une grotte pas une grotte une
caverne parenchymateuse
une caverne de peau que je porte sur mon dos
peau tendue de peaux craquées
lourdes
chaudes et coagulés de sang
très ancien une bicoque tordue d’os tordus
plantée nulle part dans un monde
vide
et venteux
de là — d’où ?
parfois
je m’aventure au paysage fini que je marche
je vais lentement en arrière
je ne fais pas de bruit
je marche derrière moi
de temps à autre je m’arrête
couché
caché au sommet tombant des montagnes
je vois longuement comment tout est saturé de vide
et puis je retourne en avant
pleurer sous le vieux sang
• → ma langue les yeux
l’ensemble de mes gestes
les jambes
chaque phrase
chaque image
peu d’images
un paysage
l’ensemble
tout est déchiré
n’est plus rien
est déchiré désormais
se déchirera encore
une évocation muette
un paysage épouvantable
une conscience triste
tout désormais
évoquera
épouvantable tristesse
qui jamais ne me laisse
• → il y a sur moi
(ou vers moi)
une substance immédiate
qui est ma conscience
— [sur moi ou vers moi (là où je vais)]
cette substance n’est pas un contenu déplaçable vers
un autre contenant
— (autour d’un autre corps
dans un autre objet
et pourtant de mon état ancien il ne reste rien)
et je ne peux pas la représenter
par la phrase
par l’image
dans le paysage
par le geste volontaire
mais elle évoque c’est elle qui substance avant la phrase (devant le geste) le paysage traversé
c’est une conscience triste
une substance épouvantable
c’est le paysage prolongé dont je suis — où que je sois
celui que je suis tant que je marche
il change
il continue
c’est une douleur allée
sans autre principe qu’elle-même
c’est un bout d’indicible matière nue
qui se tient au-dessous de mes jambes
c’est un paysage marché
la substance d’un monde révélé dans le déchirement de chaque phrase
dans la désolation des images
dans la vitesse
un premier langage
c’est une révélation de la terre
un écorché des âmes
un théâtre anatomique
qui ne supporte que les idiots
c’est un paysage tout de suite
il n’est pas beau et ne connaît rien de laid
il n’a pas de sens
il est vrai
• → aller vers l’idiot une substance ne la cherche pas ne traverse pas le monde volontaire ignore le “monde artistique” n’exprime rien parle aux âmes le langage des phrases-paysages — ne parle plus — va elle sera là
sans échapper elle reviendra sans être partie elle ne bougera pas et n’aura rien de fixe
Va en idiot sur tes jambes d’idiot.
La substance immédiate de ta conscience n’est pas à toi ; elle appartient à un temps du monde. Elle est exactement ce temps-là et rien de plus. Tu es un instant du monde, qui est ta conscience, sans jamais être à toi.
• → le monde est connu connaître le monde
est-ce le contenir vers soi ? lui appartenir par la viande ? les deux ?
il faut connaître le monde et pour le connaître, il faut :
premièrement "ne pas le raisonner"
deuxièmement "ne pas le réfléchir"
troisièmement "ne pas le regarder"
quatrièmement marcher
il faut marcher
il faut être le monde et ne pas se libérer de soi
être le monde que l’on marche
rester attacher au soi-monde
non par un lien affectif ou moral
non par une cordée politique ou philosophique
mais tout juste par ce que la tristesse
d’un aller et retour immobile
du monde à soi
peut avoir d’irréductiblement épouvantable
dans le sang de l’idiot
aller et retour immobile dans la phrase en marche
la phrase-paysage qui voyage
sur ses jambes involontaires
que je l’écrive ! qu’elle sonne ! qu’elle soit vraie !
phrase-déchet phrase-rejet
phrase de merde venue aux arbres
pour elle, je ne chercherai pas une filiation mais une immédiateté pour elle, j’oublierai toute subjectivité créatrice
pour elle, phrase-gland briseuse de couilles
je me tuerai à être le monde tout de suite dans ma propre matière
j’épuiserai l’épouvantable tristesse du monde :
ma consistance
la sienne
et tout sera bouleversé
pour la phrase (et devant elle)
je ne chercherai pas un contenu mais une immédiateté
j’oublierai toute subjectivité créatrice
— pas je ferai disparaître non
j’oublierai
— et je n’écrirai (et tu ne regarderas) qu’à partir de
ce que devra être ma propre matière (et la tienne)
tout de suite
:
une consistance imprécise qui sera partie indéterminée
de la consistance du monde
• → je m’attacherai à être le monde
dans ma propre matière
et ne puiserai que seulement
dans cette matière errante
⌈qui n’est pas mon contenu
mais qui est ce qui me constitue
⌊ en devenir car je marche
pour adresser au temps un effet de conscience (ou de consistance)
le temps ,
alors
bouleversé
dans sa matière par
une révélation de la mienne
→ elle-même défaite et recomposée dans la marche
vers le temps
décomposée, recomposée, tout de suite,
pour une marche triste à travers le monde
épouvantable
• → c’est ainsi
que bientôt
je renouerai
avec l’ambiguïté qui tous
nous a faits si petits
de si peu et si grands
de
matière seulement
l’ambiguïté dont il me
faudra organiser le
passage et la marche et la chute
• → seule à être unique
l’ambiguïté sera
mon seul sujet
— la raison le mobile le but —
la vérité en avance
en avance
et parfois épouvantable
et toujours triste
• → va
va comme un enfant
va
ne parle plus
marche
marche en avance
marche au hasard ton paysage de désordre
va en idiot
avec ta tête d’idiot
sur tes jambes de fou
avance simplement dans la phrase imparfaite des jambes folles
ne fais pas de décision
ne laisse pas de traces et le temps
derrière toi
sera perdu
et ton corps se transformera
et le monde devra bouger
ne cherche pas de plaisir tu n’en trouveras pas
le paysage est sans joie le restera
le paysage n’est pas beau n’a rien de gai
il n’est rien il n’a rien il vient il viendra
il est ce qu’il sera devant
jamais lui-même jamais pareil jamais changeant
uniquement ambigu il est présent
comme une naissance sans début
et toujours prolongée
ne sois pas triste sois →
si tu dois pleurer pleure au milieu des champs
à l’entour de fleurs
mais ne pleure plus la condition humaine
pleure les arbres et les vallées
pleure les pierres
seulement les pierres et les fossés
la tristesse toujours sera devant sur d’épouvantables jambes avec sa tête de con
et pleure d’être vivant
et rit d’être un idiot du paysage
va sans envie ni plus de connaissance
ce que tu ne sauras pas n’existera pas
ce qui ne sera pas vers toi ne sera nulle part
il n’y aura rien derrière toi
le paysage que tu verras
sera la terre entière
aller ?oui aller mais où ? où commencer où marcher et comment poursuivre ?
marcher tristement en épouvantable idiot oui oui mais où ? je ne demande pas vers quoi je demande où ?
faudra-t-il prendre ces chemins que je vois si bien être des chemins tout autour de moi ?
et pourrais-je dire
"je suis"
tandis que j’irai sur l’un de tout ceux-là que je vois être des chemins en dehors de moi ?
je sais
marchant
il faudra ne plus parler
mais je demande maintenant
:
serai-je moi sur un chemin
qui déjà était chemin sans moi ?
voici ce que je crains
:
sur un chemin fini parcouru de son propre corps
achevé à son début
sur un chemin qui restera chemin devant la marche
je ne serai qu’un retard
et Je ne vois autour de moi que des chemins
beaucoup
de plus en plus
ils sont nombreux et je les vois de plus en plus
mais je ne vois pas ce qui n’est pas chemin
ils sont devant
je vois autour de moi
comment beaucoup de chemins sont de plus en plus
cousus à leur rythme
devant
je les regarde
agglutinés à leur cadence
je les vois si soucieux d’être vus
eux
avant
eux seulement
vus devant
vus dedans
vus partout et sans bords
vus seulement et de plus en plus
admirables, ambitieux, respectables, libres
droits dans leur droit
chemins avancés en retard sur le passé
ils font des gestes connus
dans des habits d’histoire
je les vois beaucoup et très bien
visiblement
il s’agit de vrais chemins
en grand nombre et croissant
ils facilitent une marche inutile
et j’aperçois bien qu’ils ne traversent rien
et je ne vois pas le non-chemin
je vois autour de moi comment les chemins sont cousus à leur désœuvrement
mais devant
et bruyants et de plus en plus
je les regarde
agglutinés au destin
si soucieux d’être vus eux et avant
d’être admirés et respectés
enviés dans leurs progrès
dans leur droit et leurs gestes
dans leurs habits d’histoire
c’est atroce c’est volontaire
et je comprends que
les paysages-vérité les paysages ambigües
les paysages confus
ne pourront se rencontrer jamais
qu’au contraire de ce que je vois
les chemins coupent l’ambiguïté que le paysage retient
jamais ne la croisent ni la pénètre
et les paysages traversés-tranchés ne sont pas des paysages
ce sont des idées
des idées de chemin
et tandis que tu les marches
ce n’est pas toi qui marche
mais une idée du marcheur
je n’irai pas aux paysages coupés
je ne prendrai pas ces chemins-là
je marcherai seulement comme moi
je marcherai comme je marche sur mes jambes
le paysage vrai forcément se sépare
est séparé
car pour être vrai
pour se révéler le morceau de vérité qu’il contient
il doit s’offrir immédiatement au corps
et depuis ce qui est sans raison
et dans la solitude portée
de sa simple présence
solitaire le paysage vrai est tout entier dans l’unicité de sa matière le marcheur peut se mesurer à lui depuis lui-même et seulement depuis lui-même il s’y confronte directement entièrement là et déjà plus loin dans sa propre substance il le regarde ainsi et ainsi le voit vraiment car la vérité des natures dépend de leur solitude dans la vérité d’un œil directement et d’une marche qui les contient silencieux dans l’idiotie de son propre silence
La vérité, c’est l’état des choses derrière lesquelles il n’y a plus rien. C’est ce qui fait qu’elles se tiennent au bord du néant. Et s’y maintiennent, DIRECTEMENT. Alors, comme des portes claires, elles ouvrent sur le mystère.
Dix cornes sont couvertes de pisse, la onzième est la corne à cul. À chaque paysage tenu, la défaite du vivant. Dans chaque pas de l’idiot, la docilité des mystères.










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