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NK 1314 / N°10 / POURQUOI CRÉER, POURQUOI MARCHER ENCORE ?

NK 1314
journal populaire
gratuit et aléatoire
paraissant de temps à autre
et en vente nulle part
N° 10

La chose créée n’a, en ce qu’elle est, aucun intérêt artistique. Sitôt installée dans l’existence, elle n’est qu’un mouvement vers son délabrement d’objet d’art. Elle ne vaut que naissante, et en ce qu’elle vient juste de cesser de ne pas être. Car c’est là seulement ce qui importe : qu’elle ne fût rien nulle part, un morceau indistinct du mystère. Elle vient à la présence et ce qui compte en elle, cachée sous son corps neuf de chose nouvelle, c’est la fraîche absence ; absence de tout ce qui n’est pas en elle ni hors d’elle, absence parfaite et néanmoins perceptible – vibrante, même, si l’œuvre est bonne – comme néant moins ; la chose créée est d’abord néant négatif, part tangible de l’absence absolue. Ne compte pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle n’a pu voir là d’où elle vient sans provenance. Pas ce qu’elle dit, mais ce que ses jeunes mots donnent en évidence d’une limite avant du langage, à la fois toujours repoussée et désespérément pré-atteinte. Pas ce qu’elle porte, mais ce qu’apparaissant nue, elle ôte de mémoire vide au temps indéfini qu’elle n’a pas passé à ne pas être avant que d’exister. Et n’est-ce pas assez ? Ne peut-on pas négliger ce qu’elle reste ? Ne peut-on pas négliger qu’une fois apparue, elle soit encore, à rester dans son reste encombré d’aussitôt faite ? qu’elle soit là, sans plus jamais être rien, plus jamais être du rien, qu’elle soit dénéantie, fixée, apprivoisée, appropriée, enfilée de perles convenues sous les yeux, entre les mains et dans le cul de qui veut l’avoir, qui doit la posséder, pour habiller l’angoisse de sa propre inexistence ? (cf. Manifeste de Jean-Paul Curnier / Édt. Léo Scheer, 2000).

La légitimité de l’art, les raisons et le sens de la création dans tel ou tel contexte, telle ou telle époque du temps historique ou post-historique, voilà quoi à mon avis ne peut faire problème. Aucune histoire de l’art, autonome ou asservie à l’Histoire, jamais n’a expliqué, n’expliquera valablement la création. L’objet d’art n’accumule aucune mémoire de l’art, sa mémoire n’est qu’une mémoire de culture ; une mémoire appliquée à l’objet depuis ce qui n’est pas l’art mais sa défaite, son derrière. Car l’acquisition, l’assimilation culturelle de l’objet engage une annulation de l’art par la valorisation de la matérialité même de l’objet, c’est-à-dire par son complet dénéantissement. La seule mémoire véritable de l’art est une mémoire de l’inexistant, elle ne retient pas l’objet créé, elle est nichée au geste de création et c’est précisément ce geste que la perception de l’objet écarte, défait et oublie, sitôt que la matière de l’objet est conquise en produit, en bien culturel.

Préservé du sens par son oubli immédiat, protégé du temps par son inconsistance, le geste d’art peut être recommencé sans cesse, sans raison ni situation. Et l’art n’est pas l’objet mais le geste, qui s’arrête avant. Passeur de néant vers l’étant, le geste d’art jette des morceaux de rien dans des objets qui tombent dans le réel ; des objets qui ne font œuvres que tant qu’ils choient, car leur chute et l’instant de leur chute sont le seul prolongement du geste dans l’espace et dans le temps. L’art ne va pas plus loin et ne reste pas. Il retourne à l’inexistant, dont il provient, dont il est la mémoire perdue, et qui lui garde intactes sa puissance et son indépendance. « Être du bond, pas du festin, son épilogue », écrivait un poète.

Faut-il déplorer qu’à présent l’objet, dès apparition, dès avant la fin de sa tombée dans ce qui est, soit conquis par les juges, annulé par la critique, le critère, les crétins ? et qu’ainsi, le bref moment et la courte ampleur de l’art d’autant encore soient réduits ? Certainement, c’est regrettable, mais provisoire et finalement peu dommageable. La conscience vicissitudinale, l’implacable mécanique des viciturbines de l’éternel retour nous engagent, nous, quelques-uns négligeant cette époque, à persister en nos travaux, dans le secret des initiés et dans l’ordre des déterminations. Anonymes, silencieux et indifférents, nous préparons cette ouverture des lèvres du vide en quoi l’œuvre consistera toujours. Rapides, très rapides, il nous faut seulement songer à nous désœuvrer en avance et nous recommencerons sans fin, et dans le silence des mobiles, et dans la succession des rigueurs.

Souhaitons, faisons qu’un jour nos gestes ne produisent aucun objet assimilable, ne nourrissent aucun peuple. Qu’ils ne soient plus que de simples portes, un accès de chacun vers l’avant ; qu’ils soient à chacun l’égal paysage unique d’un pré-soi en mouvement. Et les crétins et les juges, prétendus les premiers partis, nous les laisserons à goutter du dard dans la maison du poète. Marchons encore à l’exploration des limites du langage et perdons derrière nous le temps de la façon critique, cette petite victorieuse des puissances poétiques provisoires. Il nous faut marcher, marcher vers les images, aux alentours des jardins de Ludwig, à la recherche d’objets et d’instants d’après ou d’avant les mots. Sans relâche, portons les errances de la pensée jusqu’aux frontières du vide, jusqu’au bord de l’idiot, hors des phrases et du temps, dans un espace imprécis, où se trouve sans s’y trouver tout ce qui n’est pas encore vraiment, mais déjà plus ou moins cessant d’inexister. Défricher c’est entretenir le mystère. S’en tenir à cela et s’y maintenir, en marchant

je marche sans fin et je dis :

“je marche sans fin et”

la phrase la marche que je fais

dé-finies

à toute fin défaites et.

c’est une avancée

j’avance malgré tout

sans dé-marche

c’est un pas prolongé

défaite finale du langage ouvert

la marche la phrase que je

et.


• → je marche

dans un mouvement de mes jambes

qui est mouvement immédiatement

un mouvement sans idée

de ce qui est sans mouvement

je marche

sans vouloir marcher

j’ai appris à marcher en idiot

en idiot

ou comme un cerf

premièrement

pour sortir de moi dans mon propre corps

deuxièmement

pour supprimer toute distance entre mes jambes et ma conscience

mais c’est encore trop peu de solitude

parcourue de trop peu de temps

et

si unique

si confus et séparé

que je puisse être devenu

aucun monde n’est encore un

monde qui ne me contienne et

marcher sans idée sans but et

sans fin n’y peut rien

que

peut être enfin

sans volonté aucune ainsi soit la marche

qu’elle vide les mondes de ma présence sur mon passage

que je marche

voilà tout !

premièrement

et je cesserai enfin de revenir au monde

et toujours depuis ce qui n’est pas le monde

deuxièmement

et l’ambiguité du monde apparaîtra

entièrement au-dedans de la marche

c’est-à-dire dans un paysage tout de suite

et dans une viande devant

cette viande devant les chiens

ou seulement même

devant les jambes

mes jambes en marche

c’est triste que je marche mais je ne dis rien

je ne parle plus

je vais

dans la peine

je vais

depuis la tristesse jusqu’à la tristesse

dans la peine

elle me blesse elle m’épuise

elle terrorise

je ne sais pas lui échapper

marchant

je ne sais pas en partir

et elle vient

encore

tandis qu’elle est déjà là

c’est une grotte pas une grotte une

caverne parenchymateuse

une caverne de peau que je porte sur mon dos

peau tendue de peaux craquées

lourdes

chaudes et coagulés de sang

très ancien une bicoque tordue d’os tordus

plantée nulle part dans un monde

vide

et venteux

de là — d’où ?

parfois

je m’aventure au paysage fini que je marche

je vais lentement en arrière

je ne fais pas de bruit

je marche derrière moi

de temps à autre je m’arrête

couché

caché au sommet tombant des montagnes

je vois longuement comment tout est saturé de vide

et puis je retourne en avant

pleurer sous le vieux sang

• → ma langue les yeux

l’ensemble de mes gestes

les jambes

chaque phrase

chaque image

peu d’images

un paysage

l’ensemble

tout est déchiré

n’est plus rien

est déchiré désormais

se déchirera encore

une évocation muette

un paysage épouvantable

une conscience triste

tout désormais

évoquera

épouvantable tristesse

qui jamais ne me laisse

• → il y a sur moi

(ou vers moi)

une substance immédiate

qui est ma conscience

— [sur moi ou vers moi (là où je vais)]

cette substance n’est pas un contenu déplaçable vers

un autre contenant

— (autour d’un autre corps

dans un autre objet

et pourtant de mon état ancien il ne reste rien)

et je ne peux pas la représenter

par la phrase

par l’image

dans le paysage

par le geste volontaire

mais elle évoque c’est elle qui substance avant la phrase (devant le geste) le paysage traversé

c’est une conscience triste

une substance épouvantable

c’est le paysage prolongé dont je suis — où que je sois

celui que je suis tant que je marche

il change

il continue

c’est une douleur allée

sans autre principe qu’elle-même

c’est un bout d’indicible matière nue

qui se tient au-dessous de mes jambes

c’est un paysage marché

la substance d’un monde révélé dans le déchirement de chaque phrase

dans la désolation des images

dans la vitesse

un premier langage

c’est une révélation de la terre

un écorché des âmes

un théâtre anatomique

qui ne supporte que les idiots

c’est un paysage tout de suite

il n’est pas beau et ne connaît rien de laid

il n’a pas de sens

il est vrai

• → aller vers l’idiot une substance ne la cherche pas ne traverse pas le monde volontaire ignore le “monde artistique” n’exprime rien parle aux âmes le langage des phrases-paysages — ne parle plus — va elle sera là

sans échapper elle reviendra sans être partie elle ne bougera pas et n’aura rien de fixe

Va en idiot sur tes jambes d’idiot.

La substance immédiate de ta conscience n’est pas à toi ; elle appartient à un temps du monde. Elle est exactement ce temps-là et rien de plus. Tu es un instant du monde, qui est ta conscience, sans jamais être à toi.

• → le monde est connu connaître le monde

est-ce le contenir vers soi ? lui appartenir par la viande ? les deux ?

il faut connaître le monde et pour le connaître, il faut :

premièrement "ne pas le raisonner"

deuxièmement "ne pas le réfléchir"

troisièmement "ne pas le regarder"

quatrièmement marcher

il faut marcher

il faut être le monde et ne pas se libérer de soi

être le monde que l’on marche

rester attacher au soi-monde

non par un lien affectif ou moral

non par une cordée politique ou philosophique

mais tout juste par ce que la tristesse

d’un aller et retour immobile

du monde à soi

peut avoir d’irréductiblement épouvantable

dans le sang de l’idiot

aller et retour immobile dans la phrase en marche

la phrase-paysage qui voyage

sur ses jambes involontaires

que je l’écrive ! qu’elle sonne ! qu’elle soit vraie !

phrase-déchet phrase-rejet

phrase de merde venue aux arbres

pour elle, je ne chercherai pas une filiation mais une immédiateté pour elle, j’oublierai toute subjectivité créatrice

pour elle, phrase-gland briseuse de couilles

je me tuerai à être le monde tout de suite dans ma propre matière

j’épuiserai l’épouvantable tristesse du monde :

ma consistance

la sienne

et tout sera bouleversé

pour la phrase (et devant elle)

je ne chercherai pas un contenu mais une immédiateté

j’oublierai toute subjectivité créatrice

— pas je ferai disparaître non

j’oublierai

— et je n’écrirai (et tu ne regarderas) qu’à partir de

ce que devra être ma propre matière (et la tienne)

tout de suite

 :

une consistance imprécise qui sera partie indéterminée

de la consistance du monde

• → je m’attacherai à être le monde

dans ma propre matière

et ne puiserai que seulement

dans cette matière errante

⌈qui n’est pas mon contenu

mais qui est ce qui me constitue

⌊ en devenir car je marche

pour adresser au temps un effet de conscience (ou de consistance)

le temps ,

alors

bouleversé

dans sa matière par

une révélation de la mienne

→ elle-même défaite et recomposée dans la marche

vers le temps

décomposée, recomposée, tout de suite,

pour une marche triste à travers le monde

épouvantable

• → c’est ainsi

que bientôt

je renouerai

avec l’ambiguïté qui tous

nous a faits si petits

de si peu et si grands

de

matière seulement

l’ambiguïté dont il me

faudra organiser le

passage et la marche et la chute

• → seule à être unique

l’ambiguïté sera

mon seul sujet

— la raison le mobile le but —

la vérité en avance

en avance

et parfois épouvantable

et toujours triste

• → va

va comme un enfant

va

ne parle plus

marche

marche en avance

marche au hasard ton paysage de désordre

va en idiot

avec ta tête d’idiot

sur tes jambes de fou

avance simplement dans la phrase imparfaite des jambes folles

ne fais pas de décision

ne laisse pas de traces et le temps

derrière toi

sera perdu

et ton corps se transformera

et le monde devra bouger

ne cherche pas de plaisir tu n’en trouveras pas

le paysage est sans joie le restera

le paysage n’est pas beau n’a rien de gai

il n’est rien il n’a rien il vient il viendra

il est ce qu’il sera devant

jamais lui-même jamais pareil jamais changeant

uniquement ambigu il est présent

comme une naissance sans début

et toujours prolongée

ne sois pas triste sois →

si tu dois pleurer pleure au milieu des champs

à l’entour de fleurs

mais ne pleure plus la condition humaine

pleure les arbres et les vallées

pleure les pierres

seulement les pierres et les fossés

la tristesse toujours sera devant sur d’épouvantables jambes avec sa tête de con

et pleure d’être vivant

et rit d’être un idiot du paysage

va sans envie ni plus de connaissance

ce que tu ne sauras pas n’existera pas

ce qui ne sera pas vers toi ne sera nulle part

il n’y aura rien derrière toi

le paysage que tu verras

sera la terre entière

aller ?oui aller mais où ? où commencer où marcher et comment poursuivre ?

marcher tristement en épouvantable idiot oui oui mais où ? je ne demande pas vers quoi je demande où ?

faudra-t-il prendre ces chemins que je vois si bien être des chemins tout autour de moi ?

et pourrais-je dire

"je suis"

tandis que j’irai sur l’un de tout ceux-là que je vois être des chemins en dehors de moi ?

je sais

marchant

il faudra ne plus parler

mais je demande maintenant

 :

serai-je moi sur un chemin

qui déjà était chemin sans moi ?

voici ce que je crains

 :

sur un chemin fini parcouru de son propre corps

achevé à son début

sur un chemin qui restera chemin devant la marche

je ne serai qu’un retard

et Je ne vois autour de moi que des chemins

beaucoup

de plus en plus

ils sont nombreux et je les vois de plus en plus

mais je ne vois pas ce qui n’est pas chemin

ils sont devant

je vois autour de moi

comment beaucoup de chemins sont de plus en plus

cousus à leur rythme

devant

je les regarde

agglutinés à leur cadence

je les vois si soucieux d’être vus

eux

avant

eux seulement

vus devant

vus dedans

vus partout et sans bords

vus seulement et de plus en plus

admirables, ambitieux, respectables, libres

droits dans leur droit

chemins avancés en retard sur le passé

ils font des gestes connus

dans des habits d’histoire

je les vois beaucoup et très bien

visiblement

il s’agit de vrais chemins

en grand nombre et croissant

ils facilitent une marche inutile

et j’aperçois bien qu’ils ne traversent rien

et je ne vois pas le non-chemin

je vois autour de moi comment les chemins sont cousus à leur désœuvrement

mais devant

et bruyants et de plus en plus

je les regarde

agglutinés au destin

si soucieux d’être vus eux et avant

d’être admirés et respectés

enviés dans leurs progrès

dans leur droit et leurs gestes

dans leurs habits d’histoire

c’est atroce c’est volontaire

et je comprends que

les paysages-vérité les paysages ambigües

les paysages confus

ne pourront se rencontrer jamais

qu’au contraire de ce que je vois

les chemins coupent l’ambiguïté que le paysage retient

jamais ne la croisent ni la pénètre

et les paysages traversés-tranchés ne sont pas des paysages

ce sont des idées

des idées de chemin

et tandis que tu les marches

ce n’est pas toi qui marche

mais une idée du marcheur

je n’irai pas aux paysages coupés

je ne prendrai pas ces chemins-là

je marcherai seulement comme moi

je marcherai comme je marche sur mes jambes

le paysage vrai forcément se sépare

est séparé

car pour être vrai

pour se révéler le morceau de vérité qu’il contient

il doit s’offrir immédiatement au corps

et depuis ce qui est sans raison

et dans la solitude portée

de sa simple présence

solitaire le paysage vrai est tout entier dans l’unicité de sa matière le marcheur peut se mesurer à lui depuis lui-même et seulement depuis lui-même il s’y confronte directement entièrement là et déjà plus loin dans sa propre substance il le regarde ainsi et ainsi le voit vraiment car la vérité des natures dépend de leur solitude dans la vérité d’un œil directement et d’une marche qui les contient silencieux dans l’idiotie de son propre silence

La vérité, c’est l’état des choses derrière lesquelles il n’y a plus rien. C’est ce qui fait qu’elles se tiennent au bord du néant. Et s’y maintiennent, DIRECTEMENT. Alors, comme des portes claires, elles ouvrent sur le mystère.

Dix cornes sont couvertes de pisse, la onzième est la corne à cul. À chaque paysage tenu, la défaite du vivant. Dans chaque pas de l’idiot, la docilité des mystères.

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