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JUNKWARE 2.0 // HÉLICE SANS FIN

THIERRY BARDINI (MONTRÉAL)

JUNKWARE 2.0 : « L’hélice sans fin »

Le lieu : À Montréal, dans le parc du Mont-Royal

Comme pour la tour Eiffel à Paris, il est pratiquement impossible de visiter Montréal sans apercevoir le mont Royal et sans se rendre à son sommet. Dans le cœur des Montréalais, le mont Royal est bien plus qu’une montagne : c’est un témoin de l’évolution de leur ville, un emblème identitaire qui fait leur fierté. En plein coeur de l’Île, la montagne témoigne de la présence des premiers arrivants (Jacques Cartier en a fait l’ascension en 1535, et une première croix fut érigée en 1643), tout en sauvegardant 190 hectares boisés comptant 700 espèces végétales différentes. Le parc du Mont-Royal a été conçu par Frederick Law Olmsted, le célèbre architecte paysagiste qui a aussi conçu Central Park à New York, et a été inauguré en 1876. Il accueille actuellement plus de trois millions de visiteurs par an. De larges allées ou des sentiers plus sauvages donnent accès aux trois sommets (Mont-Royal, Outremont et Westmount), proposent des points de vue extraordinaires sur le centre-ville, le fleuve, les quartiers de Montréal, et offrent une grande diversité de paysages. Au sommet (dont la dénivellation est de 233 mètres), se trouve toujours la croix du mont Royal.

Le Mont-Royal et le panorama du centre-ville

Dans le projet Montréal 2025, il est envisagé de constituer un « éco-territoire » comprenant les sommets et les flancs du Mont-Royal : notre projet y sera donc tout à fait à sa place.

Le concept : « L’hélice sans fin »

Les éléments de ma Colonne sans fin sont la respiration-même de l’homme, son propre rythme Constantin Brancusi « La colonne sans fin »

Les trois sommets du Mont-Royal :

Au NE, Mont-Royal, au NW Outremont, et au Sud, Westmount.

Il s’agira de doubler la croix existante au sommet Mont-Royal par une double hélice monumentale sise au sommet Outremont : élevée en souvenir du futur, une double hélice de junk à la gloire de la vie, une hélice sans fin commémorative et emblématique de la technopole Montréal, métropole québécoise du high-tech, bio-tech et autres piliers des sociétés du savoir du XXIème siècle. Tout cela avec un twist, bien sûr.

L’hélice du Mont-Royal sera presque exclusivement composée de matériaux recyclés (aluminium, bois, verre, etc.) : à l’image de la molécule d’Acide Désoxyribo-Nucléique (ADN), qui est en effet composée d’éléments modulaires, ou bases, dont 97% ne codent pas pour les protéines et sont qualifiées de junk DNA, improprement traduit en français par « ADN poubelle ».

Or junk n’est pas trash, le junk n’est pas nécessairement destiné à la poubelle : c’est bien plutôt ce qui est toujours potentiellement recyclable. Ces bases pourraient être constituées par des « cans » d’aluminium ou des bouteilles de verre ou de plastique—en référence à l’hyper-consommation actuelle, au règne du marketing et de la publicité, mais aussi au fait que ces matériaux sont actuellement recyclés systématiquement, à l’échelle de la planète entière. D’autres matériaux pourraient aussi être envisagés, tel le papier journal (principale production Québécoise, et aussi, principal produit recyclé) ou même, pourquoi pas, des ordinateurs obsolètes ou autres prothèses de la modernité avancée. La première idée centrale à notre concept consiste à signifier que notre fibre la plus intime, le support de notre « patrimoine héréditaire », composée pour sa plus grande majorité de matériel génique recyclé, sera bientôt industriellement recyclable. L’hélice sera donc ainsi un emblème d’un futur par delà le bien et le mal, ou « la nature » sera une vague notion d’un passé périmé, le vestige suranné d’un romantisme qui réchauffe les cœurs, mais n’empêche pas le business, au contraire.

Il est crucial que l’hélice soit monumentale, d’une taille suffisante pour rivaliser avec l’antique croix qui orne déjà le Mont-Royal. Érigée en 1924, cette croix commémore le geste inaugural de Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve, qui y avait planté une croix de bois en 1643 afin de remercier Dieu d’avoir épargné Ville-Marie des inondations. Sa structure métallique mesure près de 32 mètres de hauteur et 9 mètres d’envergure. Depuis le début des années 1990, la croix est illuminée par 32 projecteurs qui dirigent de la lumière vers des centaines de fibres optiques. Pour réaliser une structure comparable, il faudra certainement des tonnes de matériaux recyclés. Alors que le financement des travaux de la croix de 1924 s’était fait par une souscription populaire, c’est-à-dire par la vente de millions de timbres commémoratifs par quelque 85,000 écoliers québécois, il s’agira maintenant de mobiliser les éco-centres (centres de recyclage) de la métropole. Un tel projet, d’une telle ampleur, suppose une longue préparation ; il n’est donc pas trop prudent d’envisager ériger l’hélice pour le centenaire de la croix, en 2024.

La colonne sans fin de Brancusi

L’hélice sera mue par le vent, donnant ainsi l’illusion d’un mouvement perpétuel ascendant. L’effet d’infini obtenu par le mouvement éolien ressemblera à celui d’une vis sans fin. D’ici 2025, il y a gros à parier que l’énergie éolienne jouera au Québec un rôle plus important qu’actuellement. Pour notre projet, l’utilisation de la force motrice éolienne correspond en fait à deux arguments distincts ; (1) l’utilisation d’une énergie renouvelable, non polluante, cadre avec la situation de l’installation dans un « éco-territoire » ; et (2) le mouvement de l’hélice évoque le mouvement de la vie même, sans fin malgré ses transformations. L’illusion d’un mouvement perpétuel, comme l’utilisation de matériaux recyclés, concrétise la notion d’un devenir vivant en tant qu’éternel retour. Il s’agit de la deuxième notion centrale à notre concept.

Pour l’amateur d’art contemporain, l’hélice sans fin fait bien évidemment référence au projet de l’artiste roumain Constantin Brancusi intitulé « la colonne sans fin ». Alors que Brancusi avait d’abord sculpté sa colonne à même un chêne encore vivant, nous proposons d’inverser son mouvement en rendant les matériaux à la terre d’où ils sont issus.

Le projet, s’il place en son centre l’hélice, ne se résume pourtant pas à elle. Il s’agira aussi d’aménager ses environs immédiats en un nouveau jardin d’Eden (numérique) ; d’y présenter adéquatement les spécimens de la faune et de la flore qu’une résonance de l’idée d’arche permettra d’envisager comme « les espèces sauvées du déluge post-moderne » (à l’heure des effets majeurs du réchauffement climatique, cela ne devrait pas être trop difficile). Pour cela, l’écosystème du sommet Outremont sera augmenté par la présence d’autant de consoles informatiques ou de bornes interactives qu’il y aura de génomes décryptés, à commencer, évidemment, par celui d’Homo sapiens (décrypté en 2005).

À l’heure actuelle (janvier 2007), les génomes suivants sont complètement ou partiellement décryptés, et composent donc la liste originelle (les premiers élus) : abeille (Apis mellifera), souris domestique (Mus musculus), poisson zèbre (Danio rerio), moustique vecteur de la dengue (Aedes aegypti), ou de la malaria (Anopheles gambiae) , zébu (Bos taurus), nématode (Caenorhabditis elegans), chiuahua (Canis familiaris), tatou (Dasypus novemcinctus), mouche du vinaigre (Drosophila melanogaster), tenrec ou hérisson de Madagascar (Echinops telfairi), coq doré (Gallus gallus), épinoche (Gasterosteus aculeatus), éléphant d’Afrique (Loxodonta africana), macaque rhésus (Maccaca mulatta), opossum (Monodelphis domestica), ornithorynque (Ornithorhynctus anatinus), lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), poisson volant (Oryzias latipes), chimpanzé commun (Pan trogloytes), rat d’égout (Rattus norvegicus), levure de bière (Saccharomyces cerevisiae), poisson globe (Takifugu rubipres), et grenouille du Gabon (Xenopus tropicalis). Une liste hétéroclite, elle aussi par delà le bien et le mal, et qui rappelle avec plaisir la classification chinoise des animaux naguère évoquée par Jorge Luis Borges.

Les bornes devront être abritées, ou construites dans des matériaux résistant aux intempéries. Les bases de données des génomes décryptés y seront présentées in extenso, en boucles, grâce à des logiciels non-propriétaires (open source). Le cas échéant, des didacticiels interactifs éduqueront le public toujours en quête de ce genre d’aventure pour sa promenade dominicale. Le courant électrique nécessaire au fonctionnement du matériel informatique sera fourni par l’énergie produite par l’hélice ; à l’inverse, les bornes enverront tour à tour le message des génomes décryptés qu’elles contiendront de manière à ce qu’une antenne située sur l’hélice puisse émettre un message hertzien. Un éclairage approprié complétera les émissions de l’antenne, qui comme l’ADN qu’elle représente, sera ainsi conçue comme un medium multimodal. Au total, les environs immédiats de l’hélice constitueront donc une sorte de réserve numérique, mais ouverte sur l’univers.

Le Concepteur : Thierry Bardini

Détenteur d’un doctorat en sociologie (Paris X, 1991), Thierry Bardini est professeur agrégé au Département de Communication à l’Université de Montréal depuis 1998 (adjoint depuis 1993), après deux années de stage post-doctoral passées à l’École de Communication Annenberg de l’Université de Californie du Sud, à Los Angeles. Au sein du Département de Communication, Thierry Bardini co-dirige (avec Brian Massumi) l’atelier en empirisme radical où il encadre une dizaine d’étudiants de maîtrise sur des sujets qui allient production (blogs et autres sites sur le World Wide Web) et analyse académique de systèmes de communication multimédiatiques. Ses intérêts de recherche concernent l’analyse de la cyberculture, tant dans ses manifestations techno-scientiques informatiques que biologiques et anthropologiques. Auteur d’une vingtaine de publications dans des revues internationales (Science, Technology and Human Values, Knowledge and Policy, Journal of Communication, Technologies de l’Information et Société, Réseaux) sur ces thèmes, Thierry Bardini a publié son premier livre, intitulé Bootstrapping, aux Presses de l’Université Stanford en 2000 . Il termine actuellement son deuxième manuscrit, intitulé Junkware : The Subject without Affect (voir http://www.junkware.net) ainsi qu’un livre d’entretiens intitulé De l’humaine individuation. Entretiens.

Ressources :
- http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/montreal2025_fr/media/documents/parc_montroyal.pdf
- http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/montreal2025_fr/media/documents/6_mont_royal.pdf
- http://www.lemontroyal.qc.ca/anniversaire/12.html
- « Énergie éolienne : Québec ne changera pas son approche », Le Devoir, 4 juillet 2006, en ligne à http://www.ledevoir.com/2006/07/04/112893.html
- Databases disponibles en ligne sur le site de la Plate-forme bio-informatique de Strasbourg à l’URL suivante : http://bips.u-strasbg.fr/fr/Products/Databases/ ou sur le site du Ensembl project à http://www.ensembl.org/index.html

Thierry Bardini

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