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B O R I S - N O R D M A N N

PLUS POUR MOINS

1 // de la nature

La biologie fut une étape initiatique, et j’ai pu, sur les bancs des amphis écouter des histoires stimulantes ayant l’apanage de la vérité, alors qu’en squattant les serres abandonnées de la fac je réalisais des installations ludiques à la recherche d’états perceptifs modifiés … cela dans l’immense jardin botanique qu’est la fac d’Orsay, bien à l’abri d’un monde artistique dont je craignais les jeux d’influences mais auquel je souhaitais accéder, plus tard, pour continuer à explorer la perception du monde sans être tenu par des pairs scientifiques.
Pendant ces années, je rencontre Martine Scrive, biologiste, qui voit son rapport à la science basculer en se soignant à l’orient d’une maladie incurable à l’occident.
Elle réalise des installations avec des plantes et bactéries "in vitro", des murs végétaux pour la Cité des Sciences et l’Exposition Universelle de Hanovre. Je travaille avec l’architecte Sylvain Dubuisson, pour mettre au point la technique permettant de garder vivantes des mousses végétales sur surfaces verticales.
Ainsi le végétal fit son entrée dans ma vie.

BORIS NORDMANN

Cursus
- 2002-2004 Le Fresnoy, studio national des arts contemporain, Tourcoing. Diplômé.
- 2001-2002 Echange universitaire à l’Université Laval, Québec, Canada. Maîtrise de biologie cellulaire. Cursus additionnel en vidéo et sculpture.
- 1998-2001 Université Paris XI Orsay. Licence de biologie cellulaire. Module surnuméraire en écologie.

Activité artistique
- 2006 : Collaboration avec Lire La Ville pour un document sur la démocratie participative à Aubagne. En cours
Les Amours par album de court métrages vidéos, correspondance fictive diffusée sur web. En cours.
- 2005 : Création de Nuage, produit par Divergentes et Inasmet, à Saint Sébastien, Côte Basque Espagnole.
Résidence de création au Centre culturel Balavoine, Pas de Calais. Quotidiens dépaysés
Au lieu des autres exposé au Palais des beaux arts de Valenciennes.
Exotisme du terrain vague exposé à la 10ème Biennale d’art contemporain de Pamplona, Espagne.
- 2004 : Création in situ pour le Festival Emergences, Exotisme du terrain vague à Paris.
Création de La ligne produit par Le Fresnoy.
Présélection au concours Sénart en forêt. Radio libre.
- 2003 : Création de Au lieu des autres produit par Le Fresnoy.
Création de C’est bien pour une exposition de plein air au Parc de St Cloud.
- 2002 : Résidence d’artiste au Laboratoire d’étude de la vision, Montréal.
Création de Sens unique(s) coproduction du collectif Avatar et de l’Université Laval, Québec.
Réalisation de Espace Objet et Le Chemin des Caspases à Québec.
- 2001 : Réalisation de La Chaise à B. à Orsay.
- 1999 : Projet L’ pour la Cité des sciences, Paris.
Activités pédagogiques
- 2005 : Atelier sur le point de vue auprès de collégiens, pendant la résidence au Centre culturel Balavoine.
- 2004 : Atelier d’exploration de la photo en relief avec des étudiants en architecture, dans le cadre des E.A.S.A – université d’été autonome en architecture.

TRAVAUX

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2 // Canada transition.

Je pars en échange universitaire avec l’autorisation de mon directeur de maîtrise pour consacrer 10% de mon temps d’étude en art, le reste en biologie cellulaire.
De fil en aiguille, la moitié de mes UVs sont fournies par des cours de sculpture et vidéo. À mon retour, on m’octroie chaleureusement une « maîtrise de biologie cellulaire et physiologie, mention génétique moléculaire ». _ Jusque là, tout va bien, pour les chercheurs, je suis un poète, pour les artistes un scientifique.
Des deux bords, ce statut d’étranger aux allures exotiques me vaut beaucoup d’égards.

3 // Un Pouvoir alergique à l’expérimentation

Deux ans au Fresnoy, j’y apprends à travailler pour une institution française.
Je prends conscience de plusieurs choses : Dans l’industrie culturelle, l’artiste extrait le minerai. Il y est considéré avec autant de respect que ceux qui font les tâches équivalentes dans d’autres industries. (Il y a même les stakhanovitchs, **stars**).
Dans le nord de la France, ce phénomène s’inscrit dans la tradition minière. A la différence de l’industrie cinématographique américaine où les scénarios sont écrits collectivement (ce qui permet aux producteurs de garder tous les droits parce qu’ils ont l’initiative des projets), en France le milieu culturel conserve un système monarchique, où comme à la cour, les intrigues se jouent en coulisse, et le temps est organisé essentiellement autour des manœuvres de séductions, la citation et l’autocongratulation restent les outils majeurs.
Comme sous Louis XIV, le milieu artistique existe pour la démonstration d’un pouvoir. Comme un bijou, une couronne ? _ Prenons l’exemple des luxueuse stations d’effets vidéo et autres machines digitales du Fresnoy. Il est nécessaire de faire des pieds et des mains pour y avoir accès, remplir des fiches et des demandes sans fin, alors qu’elles ne servent que 6 mois sur 12.
Si elles étaient là pour que l’on s’en serve, elles ne seraient pas aussi coûteuses, le directeur technique ne les garderait pas aussi amoureusement enfermées. Ça crève l’écran, elle sont là pour faire envie : à l’extérieur elles sont vitrine de la puissance du seigneur Culture, à l’intérieur elle divisent les collègues qui s’arrachent les plages horaires de travail.

De mon coté, naïvement, je projetais « j’ai envie de faire cette pièce, j’aimerais bien voir ce qu’elle produira sur les spectateurs, essayons : l’exposition n’est elle pas le lieu public et protégé pour l’expérience discursive ? ». Recherchant un domaine pour continuer mon exploration en menant mes expériences publiques, j’avais été confondu par les charmes d’une plaquette qui vantait l’interdisciplinarité et l’exploration ; cela n’indiquait en fait rien d’autre que le discours avant-gardiste du moment.

Je notais alors dans mon carnet : « J’ai quitté la tour d’ivoire bien protégée de la science, pour la cour d’un roi sans nom. Si je ne me décide pas à faire leurs pirouettes, je vais disparaître. Les sciences étaient plus intéressantes, je suis bien déçu. »

4 // Les prétendants

Par la suite, en tant que diplômé-émissaire de cette cour luxueuse, j’ai l’honneur de participer à plusieurs résidences et festivals. A une exception près, et j’y reviendrais, je suis systématiquement frappé par les mauvaises conditions de travail et le peu de respect avec lequel mes collègues et moi sommes considérés.
Délais trop courts, horaires inhumains, manipulation par la séduction-culpabilisation, salaires indignes … Seuls quelques stars sont accueillies dans des conditions respectables (Leur présence permet de se dire – quand je serais célèbre, on me respectera …).
Mais je suis encore plus frappé de constater que si l’attention n’est pas portée vers les conditions de travail des artistes, elle est aussi rarement portée vers le public, les conditions de sa réception, c’est-à-dire que mises à part les grandes expositions, la plupart des évènements artistiques ne visent pas plus loin que la communauté artistique elle même. Par contre, une attention très particulière est portée sur les documents de communication (programmes, plaquettes, affiches, flyers, mailings…) qui permettent aux organisateurs d’obtenir des subventions l’année suivante.

5 // Dehors ou La quête d’une intégrité

Après ces expériences désagréables, je me demande où trouver les conditions pour travailler sereinement, et si elle existent…
Je fais le choix d’aller vers mon public, c’est-à-dire plutôt que de donner des rendez vous qui ne seront entendus que par les initiés, aller à lui, là où il est lui le Public (oui !).
N’allons pas laisser la publicité exploiter seule ce canal.
Toujours avec l’ambition de vivre de mon art, je cherche les appels à projets pour des évènements qui prennent place dans l’espace public, dans la rue. Je découvre que le fait d’avoir à "dealer" avec les contraintes de la rue (les regards politiques sont plus sévères mais ils sont locaux, les pièces doivent résister au climat et aux curieux …) rendent les organisateurs artistiques plus réalistes.

C’est au pays Basque espagnol, où la dimension économique de l’industrie culturelle est assumée sans détours (cf. Musée Guggenheim à Bilbao) que je trouve les meilleures conditions de travail.
La résidence est organisée par une agence de communication culturelle, Xabide. Elle met en relation 10 artistes avec 10 entreprises.
Les 10 entreprises sont choisies pour leurs qualités en matière d’ « innovation technologique ». Le projet est d’exposer le produit de ces 10 collaborations dans les rues et les abords d’une petite ville touristique de la côte, Zumaïa.

Au début de la collaboration, mes collègues et moi-même avons le sentiment d’être assimilés à des publicitaires chargés de transmettre l’esprit de l’entreprise.
Etant conscients du risque encouru par chacun des artistes d’être récupéré par l’entreprise partenaire de son projet, et afin de protéger la « validité artistique » de l’exposition, les organisateurs sont attentifs.
Nous sommes bien accueillis et rémunérés à la mesure du travail fourni. Reste qu’il y a des sujets à ne pas toucher : un collègue américain travaillait avec un centre océanographique qui avait décrété quelques mois plus tôt l’arrêt de la pêche à l’anchois sous prétexte de protéger la faune marine surexploitée. Ce collègue s’est vu interdire toute référence aux anchois dans son travail.

Cependant, pour les organisateurs, la position des visiteurs est au centre des préoccupations, et pour cause : nous sommes en région touristique.

Chose inattendue, la prise de risque m’est apparue plus facile dans la collaboration avec une entreprise spécialiste des nanotechnologies qu’avec un centre culturel qui prône l’interdisciplinarité. Pour cette entreprise, l’innovation, l’ouverture d’esprit sont des valeurs fortes, alors que pour un paquebot télécommandé depuis le ministère…

Alors quoi ? Serait-ce que pour travailler sereinement, il faille entrer dans l’industrie lourde, celle du tourisme, cette industrie de l’identité qui utilise « la Culture » pour ajouter du prix ?
La situation est certes beaucoup plus intéressante que de jouer les pirouettes mesquines de l’antichambre du pouvoir français : la scène est plus grande, Il y a plus de risques, il y a plus de gens concernés, il y a plus de visibilité, il y a plus de moyens pour faire des expériences.
Y a-t-il autant de libertés ? Ce mot n’a plus vraiment de sens. Et surtout, si je veux faire autre chose, j’irai ailleurs, et je le ferai sous un autre nom. Puisqu’il est admis que nous sommes à l’heure du commerce des identités, si je veux pouvoir vivre, je ne peux pas vendre mon identité : je ne veux pas être un vendu ! Et puis le jour où je ne suis plus sexy, on me jette. Ça va bien, je ne suis pas une girouette.
L’idée de s’exprimer sous un nom d’emprunt n’est pas nouvelle, pensons à Vernon Sullivan. Je ne vois pas encore de souci à vendre des avatars, mais qui sait, un de ces jours j’en prendrais sûrement conscience.

Boris Nordmann

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