1. Enregistrer au format PDF
  2. Version imprimable de cet article
Accueil du site > N°02 > STEP ACROSS THE BORDER
P O T E M K I N E

STEP ACROSS THE BORDER

CINÉMA

… ce que je ne savais pas, c’est que le film, Step Across the Border, s’ouvrait sur Jonas Mekas explicitant sa théorie du battement d’aile du papillon, se refermait presque avec Robert Frank s’amusant des secousses du métro new-yorkais, et, au delà des familles de cœur qu’il dessinait, composait surtout la plus belle rencontre jamais occasionnée entre musique et image.

Je n’ai pas mis longtemps à décider de quel film j’allais parler pour ouvrir cette section, dédiée aux "films rares, méconnus, mais qui ont leur place importante dans l’histoire du cinéma" – et que, il est vrai, on peut trouver à la boutique dvd que nous venons d’ouvrir, POTEMKINE, à Paris…

"STEP ACROSS THE BORDER" donc. J’en avais entendu parler pour la première fois il y a moins d’un an, un ami m’ayant laissé entre les oreilles la B.O. qu’il chérissait tout en m’avouant n’avoir pas encore eu la chance de poser ses yeux sur l’objet en question – mais la musique pouvait effectivement se suffire à elle-même, mélange improbable et pourtant parfaitement cohérent entre rock à influences expérimentales années 80 new-yorkaises, chanson des balkans susurrée, mélopée japonaise hivernale, expérimentation sonores autour de bases jazz ou rythmiques africaines reconfigurées.

La liste des artistes présents sur le disque donnait des frissons pour peu que l’on s’intéresse à la musique sans frontières, à ce que certains continueront d’appeler médiocrement ‘free jazz’, en fait une musique seulement animée par une démarche artistique forte d’improvisation et des collaborations comme des rencontres nocturnes avinées ; Haco, Arto Lindsay, John Zorn, Ciro Battista, Joey Baron, Tom Cora, Iva Bitova, Bob Ostertag, Zeena Parkins… tout ces gens là réunis autour de Fred Frith, musicien anglais culte depuis les années 70 et ses nombreux projets ‘parallèles’ – toujours parallèles les projets…

Mais ce que je ne savais pas, c’est que le film, Step Across the Border, s’ouvrait sur Jonas Mekas explicitant sa théorie du battement d’aile du papillon, se refermait presque avec Robert Frank s’amusant des secousses du métro new-yorkais, et, au delà des familles de cœur qu’il dessinait, composait surtout la plus belle rencontre jamais occasionnée entre musique et image.

A l’origine de Step Across… il y a un suisse, Nicolas Humbert, et un allemand, Werner Penzel, passionnés de musique et de poésie, ayant déjà tournés de ci de là quelques petits films, et qui fondent leur structure Cine-Nomad en 1987. Ce sera leur premier long-métrage ensemble, tourné en 1989, à New York, Vérone, St Rémy de Provence, Londres, Leipzig, au Japon et en Suisse. On y suit les traces de Fred Frith, bien que suivre soit un peu trop évident pour nos deux jeunes hommes, qui toujours préfèreront les chemins de traverse, ceux qui passent à travers le plus de villages possibles, ceux qui occasionnent le maximum de rencontres. Tout le film est à l’image du personnage de Frith – ici, pas de structure pré-établie, de narration claire et précise, mais un montage qui se fonde sur les liens sonores, les éléments symboliques, le passage constant d’une musique vers un ailleurs où se situerait l’action. Une ‘improvisation sur celluloïde’ tel que l’énonce le sous titre du film, Step Across… ouvre effectivement des portes depuis restées inexplorées, l’idée d’un cinéma improvisé comme le free jazz peut l’être – sauvage, étincelant, surprenant, ne sachant jamais où le son qui suit, le plan qui suit, se déplacera sur l’échiquier qui ici est devenu, fin 20ème siècle, la planète entière.

Un film sans frontières, un film qui existe pour des regards assez curieux pour l’investir et le faire résonner de multiples sens – ah le grand démon du sens, ici laissé sur le bas-côté pour justement permettre au maximum de visions extérieures de l’investir et d’y voir – d’y entendre, d’y sentir – ce que l’on désire, ce que l’on croit.

Il serait impossible d’énumérer toutes les idées de cinéma que contient ce film, inépuisable dans ses moindres plans, et surtout porté par une image noire et blanc 35mm qui donne tout son éclat – et son côté mythique, pour ne pas dire mystique – aux divers personnages croisés.

Pour ne rien gâcher, c’est le superbe et exigeant label allemand Winter & Winter qui édite ce film dans un somptueux écrin, augmenté de précieux bonus auprès de divers musiciens tous magnétiques, que l’on peut compléter par un second dvd, celui de ‘Middle of the Moment’, seule ‘suite’ donnée à cet essai musical, 3 ans plus tard, tournant autour du nomadisme, plus détaché, plus lent, tout aussi beau mais moins abouti il est vrai. Depuis… peu de nouvelles de notre duo de cinéastes, un film passé en catimini sur Arte l’an passé (affreusement décevant, très classique et filmé en dv) autour d’un musicien de jazz américain, et plusieurs films dans les années 90 absolument introuvables aujourd’hui…

Step Across The Border restera probablement encore longtemps un film unique, porté par un souffle, une folie et une vision qui devrait inspirer beaucoup de jeunes cinéastes dans les années à venir, au moment où il devient difficile de trouver un musicien qui n’ait pas de caméra vidéo ou un cinéaste qui n’ait pas d’instruments de musique chez lui…


MATHIEU SAURA

RESTEZ EN CONTACT

SYNDICATION