Au commencement, Google est un dispositif gratuit et en réseau, d’accès à des données disponibles en vrac et actualisables à tout moment.
Un dispositif imaginé par deux étudiants américains croisant la route d’un investisseur pressé.
N’importe qui peut aujourd’hui en faire l’expérience : en moins de 48 heures un corpus de données mis en place par un prescripteur quelconque devient accessible en tout endroit du réseau à un internaute quelconque.
Avec le dispositif Google n’importe quoi devient immédiatement accessible à n’importe qui.
Ni bénédiction, ni drame, cette singularité n’est qu’une extension logique des potentialités du réseau en matière d’édition et d’accès.
Pas de quoi émouvoir un moustique.
Et, de la même manière qu’il serait ridicule de se demander si les caractéristiques techniques de la Kalachnikov sont susceptibles de porter atteinte au déploiement démocratique, il serait pareillement ridicule de prétendre que le dispositif Google, désormais universel, menacerait la culture ou l’intelligence.
Les critiques perceptibles dans le tapage qui a suivi l’annonce de Google, du sommet de l’Etat à l’ensemble de ses relais dans l’opinion publique sont centrées sur :
1. l’impérialisme américain,
2. l’arrogance américaine,
3. les dangers des ambitions de Google pour la diversité culturelle.
Sur ces trois fondamentaux de la clairvoyance française en matière de relation avec les USA on pourra toujours relire avec profit « L’Edit de Caracalla ou plaidoyer pour les Etats-Unis d’occident » de Xavier de C**, Régis Debray, Fayard 2002.
On a cru comprendre à l’époque que la réponse qui s’imposait alors consistait à mettre en oeuvre un Google européen, c’est-à-dire un dispositif similaire garantissant l’accès à des données ayant subi les différentes étapes du traitement salvateur de toute information destinée à la diffusion : le tri, la hiérarchisation, la validation. Cette "riposte" dérisoire implique une myopie chronique quant à la réalité des questions nouvelles mises au jour, sans doute involontairement, par Google.
Car derrière l’apparente neutralité du dispositif se niche un véritable bouleversement, dont voici la nature.
Avec l’universalisation des modalités d’indexation et d’accès, ce qui prévaut désormais c’est l’évanouissement de la notion même de pertinence des données.
Ce qui veut dire que le contenu des tablettes d’argile de Summer, les extraits des méditations de Spinoza sur la joie, les arguties d’un politique en campagne, le journal des étudiants du collège de Saint-Nom les Burleaux, et la dernière dépêche de Reuter sur les agissements occultes de l’Opus Dei, acquièrent le même niveau de vraisemblance, de réalité, de véracité.
Ce fait constitue une mutation en cela qu’il ruine le pouvoir des instances de légitimation du savoir et de la transmission. Et, ces instances étant engagées dans de perpétuelles luttes de pouvoir les unes contre les autres, c’est la scène même et l’enjeu de leurs combats qui s’en trouvent disqualifiés.
Une mutation qui devrait ouvrir une opportunité : nous inviter à danser avec la situation et à inventer d’autres manières d’envisager le savoir, la connaissance et la transmission.
Quand tout égale tout, ou quand, ce qui revient au même, tout égale n’importe quoi, ce qui fonde l’intelligence n’est plus la capacité d’embrasser la totalité des savoirs constitués (et validés, par les modes du moment) mais la capacité pour chacun de se déplacer dans des espaces de savoirs problématiques et d’adopter des points de vue critiques sur tous les contenus disponibles.
Non pas la capacité d’adopter le "bon" point de vue, mais la capacité d’éprouver successivement le plus grand nombre de points de vue possibles pour finalement élire celui qui sera provisoirement, susceptible d’ouvrir un espace de conversation et / ou de conflit avec l’autre.
Ce qui est désolant dans la polémique Google c’est qu’elle terrasse l’essentiel : la possibilité d’innover en portant la pensée au delà des vanités nationales, des conformismes culturels et économiques, de la puissance des dispositifs techniques.
SORTIR DU CONSENSUS
Il faut renouer avec des ambitions déraisonnables en affirmant l’impérieuse nécessité d’expérimenter, sur tout et à n’importe quel prix.
Quels changements devons-nous apporter à nos manières de penser, de travailler, de partager, de mettre en oeuvre des actions et des projets, si nous ne voulons pas que l’innovation reste un slogan vide de sens et un leurre ?
Qu’en est-il de notre capacité à assumer des situations complexes ? Nos élites sont rompues (au propre comme au figuré) à "gérer" les situations compliquées. Mais dès que le "vivant" et les symboles interfèrent, nos experts sont tétanisés. (cf, les banlieues, dernièrement).
Qu’en est-il de notre capacité à penser des situations éphémères quand notre culture est fondée sur la durée, la pérennité, la conservation. Nous savons intuitivement que ce qui est partiellement vrai aujourd’hui ne sera plus tout à fait vrai demain… Dans les périodes de transitions, la force de ce qui advient s’évanouit devant ce qui advient tout de suite après, qui lui est lié mais porte plus loin encore le regard.
Qu’en est-il de notre capacité à explorer les situations contradictoires ? Comment faire quand une chose peut être vraie et fausse en même temps ? Comment, sans cynisme, apprendre à jouer dans tous les compartiments du jeu en même temps ?
Qu’en est-il de notre capacité, alors même que nous sommes supposés occuper les avant-postes de l’évolution technologique, à respecter les valeurs archaïques, fragiles ? Respecter n’est pas muséographier. La civilisation occidentale "conserve", là où d’autres cultures "conversent". La communication est la béquille arrogante de la conservation et l’on communique d’autant plus que le désarroi est grand et le cabas ouvert.
Il ne s’agit plus seulement de convier à la transdisciplinarité ou à l’interdisciplinarité mais à l’indisciplinarité, c’est-à-dire à la valorisation de la part que chacun d’entre nous possède pour le jeu, l’humour, l’écart, l’impertinence. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser des certitudes et des savoirs mais de désapprendre pour laisser place à de nouvelles visions. Il ne s’agit pas seulement de planifier des projets mais d’accueillir généreusement l’improbable. Pourquoi faire ? Pour ré-agencer l’ordre des évidences labellisées et des savoirs constitués, pour jouer avec un réel supposé connu.
La clarté ne vient pas de l’information : trop dense, trop bruyante, trop fluide, trop rapide, trop frivole. Elle vient davantage de l’écart (non de la désertion), du partage (non de la consommation), de la séparation (non du consensus).
Les conjonctions (d’idées, de situations, d’hommes, de valeurs, d’exigences, de faiblesses) font plus pour l’édification continue de l’aventure humaine que les idées seules, ou les hommes providentiels. Il faudrait s’attacher à créer des situations où ces conjonctions soient possibles pour créer les conditions d’un doute favorable et dynamique.
Tout ne doit pas être donné. Le labeur de chacun est nécessaire. J’invite à l’intelligence celui que j’invite à travailler, non celui que je gave. Nous sommes déjà repus, transparents et prévisibles. Devenons économes et opaques, que notre mystère soit objet de partage.
Que faudrait-il faire alors ?
Travailler pardi !


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