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Accueil du site > N°03 > SUR OLIVIER GOULET
L ’ O M M E - M I S - À - N U

SUR OLIVIER GOULET

Olivier Goulet aime raconter des histoires. Il parle volontiers de son travail, de ses projets, de son désir de mutation, de l’avenir grevé par notre fin inéluctable. Il indexe pourtant davantage l’obscurité qu’il ne nous guide en elle. Rien de dictatorial dans sa démarche : chaque pièce de son œuvre peut être interprétée différemment, et c’est cette ouverture herméneutique qu’il promeut. « La relique de l’homme bionique » nous contemple du haut de ses prothèses optiques futuristes mais peut-être bien aussi qu’elle ne nous montre rien d’autre que notre propre vanité, cette machine humaine dépecée…

Les TCH (Trophées de Chasse Humains) ont le même regard que la Relique et pourtant ils sont le comble de l’instantané : moulés à vie, suspendus au-dessus de nos propres bustes (en attente d’un chasseur armé de sa faux ou de son plus contemporain sniper), matérialisations d’un instant de vie, ils renvoient pour les uns à la haine de l’homme pour l’homme, pour les autres à la célébration anticipée d’une potentielle immortalité de l’individu. La Vente de Territoires par Correspondance ? Le SDF Gilles Virget acquiert un nom, se trouve pourvu d’un corps enfin visible, sort de la rue pour surfer sur internet ; revers de cette reconnaissance sociale, quand il ne reste rien, il reste encore le corps - à vendre.

ANNE SIMON

Biobibliographie
Anne Simon est ancienne élève de l’École normale supérieure, et chargée de recherche au CNRS (Unité « Ecritures de la modernité »). Ses sujets d’étude, le vivant, la nature et l’animalité la mènent à interroger les rapports littérature/sciences humaines, littérature/art contemporain. Elle anime, avec Hugues Marchal, un séminaire de recherche sur les représentations du corps interne au XXe siècle (« Organismes », Paris III).
Elle a publié :
- "A leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral" (avec Christine Détrez, Paris, Seuil, à paraître en juin 2006),
- "Proust ou le réel retrouvé" (Paris, PUF, 2000),
et a coédité :
- Romain Gary écrivain-diplomate (Paris, adpf, 2003),
- Merleau-Ponty et le Littéraire (Paris, PENS, 1997),
- Le Discours des organes ,
- Voyages intérieurs .
Elle prépare actuellement un essai sur Proust et les philosophes du XXe siècle.
annesimon club-internet.fr
site.

OG oscille comme cela, entre la passion et la colère, entre l’individuel et le collectif (la sériation des capotes faciales fond le sujet dans la tribu humaine), entre le message et le don sans commentaire, entre l’amour du corps et la haine de la mort. Son temps, notre temps est compté, et OG ne se voile pas la face, sinon avec son drap de peau synthétique. Il expérimente des solutions, joue au réducteur de têtes, au nettoyeur, au chasseur-chassé (mon TCH préféré est, bien sûr, celui d’OG), à Faust surtout, mais un Faust qui se donne les moyens d’intégrer le passé dans l’avenir. OG prend ce qui nous constitue en propre et en espèce, pour intégrer la fiction dans le réel, celle d’un homme enfin capable de ne pas opposer individualité et collectivité. L’extrême particularité du visage rejoint l’universalité de la peau, cette peau qui se prolonge sans solution de continuité d’une teinte à l’autre. Il prend ce que nous sommes originairement, des animaux s’acharnant, trop souvent bêtement et bestialement, à sortir de l’animalité, et le transforme joyeusement, rappelant la phrase d’Edgar Morin pour qui la nature est « ce dont l’homme s’est soustrait et nullement ce qui le fonde ».

Que cherche-t-il, notre créateur de sacs et d’histoires ? Il cherche un omme nouveau, un omme sans H, car les histoires d’O se passeraient volontiers de l’histoire avec sa grande Hâche que connaît trop bien Georges Perec. Danger ? Meilleur des mondes ? Omme parfait ? Pas si sûr. Si l’omme d’OG est mutant, c’est pour se faire multiple, connecté, jouisseur : un omme aux territoires complexes, chevauchés, déplacés, partagés, un omme qui se baladerait dans le monde armé de ses sacs organiques et de ses organes numérico-synthétiques. Un omme, et pourquoi pas un emme, belles définitions de ce que pourraient être homme et femme s’ils étaient capables de se renvoyer leurs modes sensoriels érotiques… Autant dire qu’il s’agit bien ici d’une tentative de transformation humaine où le corps, dont OG se méfie tant, n’en est pas moins le socle et la racine de notre évolution : transcorporation, plus que décorporation.

Du sac à viande au sac à vie

OG n’accepte pas la mort - elle le fascine, mais l’avouera-t-il, ce créateur d’histoires de souris qui se terminent inéluctablement par la guillotine de la tapette ? -, et il chérit le vécu : contradiction ? Peut-être, mais nous en sommes tous là. Aussi a-t-il créé des sacs pour toutes les situations - l’imprévu devrait trouver sa place, selon les cas et les sujets, dans le grand SB-kabas fourre-tout, dans la petite bourse porte-monnaie, dans le SB-urban (baise-en-ville new style), dans la housse pour ordinateur, ce SB-pixel-banane qui recèle votre cerveau numérisé. Je trouve pour ma part que les Blackskins se marient particulièrement bien avec les peaux de blondes et de rouquins, que les Whiteskins mettent en valeur les peaux de chocolat et autres couleurs-café tant prisées par Gainsbourg, et vice-versa. Mais rien n’empêche ce qu’il reste de Peaux-Rouges de porter du RedSkin, ou un Black de virer DarkSkin, le ton sur ton n’est de toute façon jamais total…

OG a su créé des sacs de peau artificielle typiquement humains. Ridés, marqués d’angiomes, de phrases et de scarifications, ces sacs à la fois translucides et opaques, affublés de poches, percés d’anneaux, de glissières et de cordons nous renvoient à notre intériorité organique. Des bestioles pure nature : latex = sève végétale / pure culture : matière bricolée, malaxée, pensée. Car cette peau synthétique ne représente pas une surface, même lorsqu’elle se fait vêtement ou ornement - gilet, tablier, robe, ceinture, collier, bracelet. Il s’agit davantage d’une peau retournée, à tous les sens du terme : retournée vers notre intimité, retournée vers autrui qui s’interroge sur l’étrange matière dont nous sommes revêtus ou que nous baladons à bout de bras comme une extension naturelle de nous-mêmes (c’est la définition de l’outil humain chez Leroi-Gourhan…). Les peaux de bébé, les peaux lissées-liftées peuvent faire la une des magazines de mode, OG nous apprend à voir la beauté des corps en vie, pris dans une temporalisation dont il s’agit enfin de jouir - « demain, tu seras belle encore ». Cette nudité que nous trimballons ou dont nous nous revêtons comme une double peau, et certainement pas comme un masque, oblige à repenser l’identité - le nu comme vêtement, l’outrage aux mœurs habillé de pied en cape -, à repenser aussi ces objets qui sont, au fil du temps, devenus des annexes de notre corps et que nous ne voyons plus. Qu’est-ce qu’un sac d’OG, sinon le comble des combles ? Comble de l’extériorité, nous le prenons pour sortir, et nous montrer ; comble de l’intériorité, il recèle nos choses, et ressemble à ces organes qui nous constituent ; comble de l’humain, il est une poche de peau ; comble de l’artifice, il est entièrement synthétique. Morceau de soi, morceau d’OG mais aussi des autres adeptes de la prothèse portative, prétexte à rencontres intriguées et intrigantes, le SkinBag crée du réseau et de la passion.

ANNE SIMON

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